Au-delà du visible

Chère auditrice, cher auditeur. Cette semaine, je vous propose ma critique d’un roman paru il y a peu chez Odile Jacob : Le spectre d’Atacama. Écrit par un trio, formé par Alain Connes, Danye Chéreay et Jacques Dixmier, il ne s’agit pas vraiment d’un roman classique.

Alain Connes a probablement eu un rôle directeur dans cet ouvrage, on y reconnaît aisément sa personnalité à travers tout le livre, j’y reviendrai.

D’un point de vue littéraire, ça n’est pas un roman qu’on retiendra pour sa finesse. Les références ne sont pas faites avec grande légèreté, le phrasé est assez pauvre, la fiction est parfois trop peu convaincante pour être une bonne fiction et les dialogues sont plutôt des monologues à plusieurs orateurs. On sent que le texte n’a pas été produit par de grandes plumes, mais après tout ça ne veut pas dire que le roman doit être écarté d’un simple revers de la main.

Ce qui m’a plongé dans ce roman, ce n’est donc pas son aspect littéraire, mais deux choses. La première, c’est qu’il s’agit d’un roman dont l’intrigue, les acteurs et le déroulement sont à forte composante mathématique. C’est assez rare pour être noté et apprécié. On a pour une fois un roman qui propose des mathématiques récentes, intéressantes et pleines de sens pour le roman même. Loin de l’idée de petites énigmes mathématiques, le roman doit au contraire se comprendre sur la large richesse des mathématiques proposées.
D’ailleurs, ces mathématiques, ne sont pas présentées de façon abstraite, ni même de façon tout à fait vulgaire. Il s’agit plutôt d’un entre-deux où un mathématicien propose sa vision des objets mathématiques, sa compréhension personnelle.
Il n’y a, certes, pas besoin d’une formation mathématique pour comprendre le plus important, mais j’étais bien content de ma formation pour pouvoir assimiler certains des détails.
Ceci dit, ça n’est pas non plus ce qui m’a le plus intéressé. La vulgarisation n’est pas poussée au maximum, ce n’est donc pas un roman à comprendre comme une escapade tout public dans des mathématiques.

Ce qui m’a véritablement accroché, c’est en fait la personnalité d’Alain Connes. Il ne fait guère de doute que ce roman est largement inspiré de sa vie : le héros principal a eu une enfance comparable, une carrière mathématique dans des sujets identiques et un amour pour des personnes comme Alexandre Grothendieck qu’on reconnaît sans peine chez Alain Connes. Ces points communs avec ce que je connaissais d’Alain Connes m’a permis d’entrevoir ce que je ne connaissais pas de lui, à savoir sa sensibilité.
Le personnage principal, on le découvre soucieux des coïncidences, angoissé de l’erreur. On le découvre aussi romantique, et dans les différents sens que propose ce mot.
Ce héros du livre, ou plutôt devrais-je dire Alain Connes dans un rêve écrit, fait transparaitre sans pudeur ce qui le passionne, ce qui lui fait horreur. C’est honnêtement ce qui m’a permis d’accrocher au roman.

Il y a un élément sur lequel j’aimerais rebondir. Dans le roman, il est écrit clairement qu’il considère l’intelligence artificielle comme étant le diable, par essence mauvaise, ce qu’il a lui-même confirmé en conférence en décembre dernier. Sa compréhension de l’intelligence artificielle me laisse perplexe. Je crains qu’il n’y ait eu une incompréhension des véritables questions philosophiques qu’il croit adresser.
Par exemple, il expose l’idée selon laquelle une intelligence artificielle n’est en rien intelligente car le savoir est en fait une boîte noire que l’on ne comprend pas. J’avais, il y a quelques temps, abordé cette question de l’intelligence artificielle comme boîte noire. Et je suis toujours convaincu que l’argument selon lequel une boîte noire disqualifie l’intelligence est trop rapide. Après tout, nous sommes nous même une boîte noire. Qui ici est capable d’expliquer pourquoi il sait reconnaître un chat ?
Je ne saurai dire si ce jugement qui me semble formulé à l’emporte-pièce est fondé plus sérieusement. En tout cas, le roman ne fait pas part d’une discussion particulièrement instructive. Le sujet est rapidement abordé à travers un dialogue, les protagonistes en discutent sans que l’on doute qu’ils soient tous d’accords sans même avoir eu besoin d’une véritable discussion.

Pour conclure, je vous vois bien en mal à décider si je recommande ou non cette lecture. Ma critique est contrastée, mais je crois que c’est une lecture très intéressante et enrichissante si vous la prenez dans un objectif qui n’est pas purement littéraire. La beauté de cet écrit réside en fait dans une autobiographie romanesque d’Alain Connes. C’est un mathématicien brillant, un homme sensible et romantique. Aller explorer cette personne à travers la forme d’un roman, ça m’a fait oublier les désagréments que j’ai mentionnés. C’est ainsi que je conclus cette critique du livre Le spectre d’Atacama paru chez Odile Jabob ce mois-ci.

Références

Connes, Chéreau, Dixmier, Le Spectre d’Atacama, Odile Jacob, 2018.

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