Au petit bonheur, la chance

Chronique du 27 septembre 2017

Il n’est pas nécessaire d’être normalien pour se rendre compte que la situation entre la Corée du Nord et les États-Unis est pour le moins tendue. On pourrait même dire qu’elle présente un risque pour la paix mondiale.
Le risque. Vous savez, c’est cette chose que l’on prend. Société du risque, risques naturels, pari risqué. Vous noterez que l’on parle beaucoup du risque, sans jamais trop savoir ce que c’est. D’ailleurs, on a de multiples façons d’exprimer notre rapport au risque : par exemple en prenant un risque ou même en risquant. Le risque est aussi bien objet qu’action, voilà une drôle d’idée.
Je m’aperçois que le risque, c’est ce qu’on aime mesurer et assurer. Il désigne quelque chose de négatif, pas tout à fait certain d’arriver. De nos jours, on parle beaucoup, peut-être un peu trop du risque, comme si c’était le symbole de la modernité. Mais si vous croyez que nos deux derniers siècles sont les premiers à présenter du risque, détrompez-vous. Ce n’est pas la rue qui a dénoncé le risque en première ! L’origine de ce mot remonte au moins au XVIe siècle, où le risque était ce que prenaient les marchands lorsqu’il fallait traverser mers et océans au profit des affaires.

S’il y a bien quelque chose que le risque interroge assurément chez nous, c’est notre rapport au hasard. Mais de quoi le hasard est-il le nom ?
Tentons notre chance, et cherchons ce que disent les spécialistes du hasard, j’entends par là les mathématiciens experts en probabilités. Cela vous étonnera probablement autant que moi, mais il n’existe aucune définition du hasard dans quelque livre de maths que ce soit. C’est un concept qui y est employé constamment, et pourtant, totalement ignoré dans sa signification.
Henri Poincaré, dans l’un de ses écrits philosophiques, dit « La probabilité est opposée à la certitude ; c’est donc ce qu’on ignore et par conséquent semble-t-il ce qu’on ne saurait calculer ». Ainsi, le hasard serait ce que l’on ne connait pas, ou ce que l’on ne saurait savoir. Par exemple la durée exacte de cette chronique, je ne saurai la calculer avant qu’elle ne se soit terminée. Je dirais à tout hasard qu’elle durera cinq minutes.
Mais le hasard se réduit-il aux imperfections de notre entendement ? Le hasard n’est-il qu’incapacité ? Il y aurait-il un hasard pur, indépendant de notre conscience, parfaitement imprédictible ? La question que je viens de poser, c’est en fait celle de la détermination des phénomènes. Tout est-il déterminé et seulement à calculer ? Si le monde était déterministe, l’avenir serait dans le présent, c’est-à-dire qu’il serait à venir.
Il y a déjà deux hasards que l’on peut distinguer. Celui d’un lancer de dé, qui ne cache que notre lenteur dans le calcul d’une trajectoire parfaitement déterminée par les équations de Newton. Et le hasard de la météo, victime du chaos du climat, empêchant les prédictions à longs termes puisque la répercussion des erreurs de mesures est bien trop importante.
Voilà maintenant quelque chose que Poincaré n’aurait pas pu prédire : la mécanique quantique donne des exemples de hasards ontologiques, c’est-à-dire des phénomènes aléatoires et qui le sont, non pas parce que nous sommes limités dans nos raisonnements, mais parce qu’il n’y a pas d’autre explication qui fasse sens.

Si l’existence d’un hasard ontologique a de l’importance, c’est en bonne partie parce qu’elle remet en cause le principe de causalité. Ce principe, pilier important de la méthode scientifique, stipule que chaque effet a des causes, et qu’à causes égales les effets sont égaux.
Mais si un résultat expérimental est fondamentalement aléatoire, alors cela signifie qu’à causes égales on peut avoir des effets différents.
Est-ce la fin du principe de causalité ? Tout d’abord, cela ne remet pas en cause la première exigence : chaque effet a des causes. Pour ce qui est de la deuxième partie, je pense qu’il est plus habile de penser que ce sont les effets que nous devons redéfinir.
Le principe même des probabilités, c’est d’étudier ce qui est certain, même dans des évènements aléatoires. Ce pari impossible vous le connaissez déjà : il est par exemple toujours certain qu’un dé a une chance sur six de montrer la face « 2 », alors même que le résultat du lancer n’est pas prédit. Faire des probabilités, c’est étudier ce qui est prédictible quand certaines choses ne le sont pas. Or, l’un des principaux objectifs de la Science, c’est bien de faire des prédictions. Et il est certain que l’on souhaite qu’à causes égales, les prédictions soient égales. C’est en ce sens que l’on doit comprendre le principe de causalité.

Ce qui est sûr, c’est que le hasard continuera à faire parler de lui chez les philosophes et chez les scientifiques.

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