Ère énumère, énergumène

Discours introductif

« L’ère du numérique. » Cette expression désigne le tout nouveau mode de fonctionnement de notre société dans son exercice de la liberté d’expression.
Les nouveaux médias, dits du numérique, ont grandement bouleversé nos rapports à l’information, au débat, à l’appartenance communautaire.
Nous nous informons, nous débattons, nous nous rassemblons, et nous nous ressemblons, sur des plateformes que l’on appelle les réseaux sociaux. Mise à bas des inégalités : chacun peut dire et exprimer, indépendamment de sa classe sociale, et même et surtout, de son identité.

Mais l’expression « l’ère du numérique » désigne autre chose, un autre bouleversement. Celui de l’expression numérique. C’est-à-dire de l’expression des choses en fonction de nombres.
En plus d’avoir numérisé nos modes d’expressions, nous avons numérisé ce dont on parle. Les évaluations, les compteurs de visites, les nombres d’abonnés. Cette numérisation transforme notre rapport à autrui.
Alors que les adjectifs sont soumis à l’interprétation, les nombres profitent d’une universalité écrasante, ce qui fait d’eux un candidat idéal pour mesurer et comparer toute chose. On mesure l’influence d’une personnalité à son impact sur le plus grand nombre, la qualité d’un restaurant à son nombre d’avis positifs.

Face à ces deux changements, chacun de nos actes de communication s’en retrouve affecté.
La méchanceté, ce rapport à l’autre que nous avons tous expérimenté, est lui aussi renouvelé à l’œil des numérisations.
Être méchant peut se faire par de nouveaux moyens : l’anonymat, l’affranchissement des frontières. Chacun, du fond de son canapé, peut insulter, moquer la personnalité de son choix.
Être méchant se fait aussi par des pratiques qualitativement différentes. Déprécier un hôtel, un restaurant sans en avoir la légitimité, c’est un acte qui n’est devenu possible que parce que la numérisation universalise chaque contribution. Le nombre compte, sans prendre en compte ce qu’il est en train de compter.

Pour cet entretien à la croisée des sciences, je reçois François Jost. Sémiologue, professeur émérite à la Sorbonne nouvelle. François Jost a publié aux CNRS Éditions La méchanceté en actes à l’ère numérique.

Références

François Jost, La méchanceté en actes à l’ère numérique, CNRS Éditions, 2018

Images, imaginer, imaginaires

Discours introductif

« Prédire n’est pas expliquer », c’est le titre d’un livre de René Thom, mathématicien de la seconde moitié du XXe siècle.

Si une théorie scientifique a pour but premier d’avoir la capacité d’incorporer des phénomènes, c’est-à-dire avoir la capacité de prédire, cela n’est en revanche pas toujours synonyme d’une capacité à expliquer.

Les mathématiques ne font pas exception. Un exemple éloquent est le sujet des nombres complexes. Les nombres complexes, ce sont des quantités qu’on introduit théoriquement pour résoudre un problème, comme la résolution d’une équation polynomiale, mais cette introduction n’est pas accompagnée d’une explication.
Si l’efficacité est flagrante. Il est en revanche beaucoup plus mystérieux de la nature des objets en jeu. De quoi un nombre complexe est-il le nom ?

La réponse classique à cette question est de dire qu’un nombre complexe peut être représenté par un point du plan. Si cette incarnation propose une représentation, elle ne devrait pourtant pas omettre le fait qu’elle n’explique pas la nature véritable.

Pierre Vanhove est physicien théoricien au National Research University Higher School of Economics à Moscou ainsi qu’à l’IPhT à Saclay.
Il a traduit avec Françoise Lhoest le livre de Pavel Florensky Les imaginaires en géométrie, publié chez Zones Sensibles.

Références

Pavel Florensky, Les imaginaires en géométrie, Zones Sensibles, 2016, traduit par Pierre Vanhove et François Lhoest
Jean-Michel Kantor, Loren Graham, Au nom de l’infini, Pour la science, 2010

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Sans ignorer l’ignorance

Discours introductif

Nous sommes le 22 avril 2017, c’est la « Marche pour les sciences » dans le quartier latin. On y entend le slogan « La science, pas l’ignorance ! ».

L’ignorance, c’est une entité contradictoire : on ne saurait totalement ignorer ce qu’on ignore, puisque ignorer, c’est déjà avoir une certaine connaissance sur ce qu’on ignore.
Alors de quoi l’ignorance est-elle vraiment le nom ?

Si cette question peut paraître restreinte à une réflexion philosophique limitée, cela serait s’en tenir à une approche superficielle.
Parce que si l’ignorance porte sur ce que l’on ne sait pas, elle interroge avant tout ce que l’on sait, et comment on le sait.
Pouvoir démarquer l’ignorance de la connaissance, ce serait pouvoir reconnaître une connaissance juste quand elle se présente à nous.

La science se décrit comme le champ de la pensée rationnelle le plus fécond de résultats objectifs. Mais qu’est-ce que le savoir scientifique ? Comment savons-nous ce que l’on sait des sciences ?
Il y a une population que les scientifiques ont largement renié : ce sont les théoriciens du complot. Ils sont pourtant au cœur de nos interrogations d’aujourd’hui.
Après tout, croire en un complot, c’est croire en la volonté d’un tiers de nous cacher la vérité. Ignorer devient alors la conséquence d’une intention.

Production d’ignorance, scientificité, théories du complots. Ce seront les croisements du jour pour cet entretien à la croisée des sciences.

Pour cet entretien, j’ai le plaisir d’accueillir Mathias Girel. Maître de conférence en philosophie à l’Ecole Normale Supérieure. Il a publié Science et territoires de l’ignorance aux éditions Quae.

Références

Mathias Girel, Science et territoires de l’ignorance, Quae, Décembre 2017

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Mathématiques vulgaires

Emission enregistrée le 19 janvier 2018.

Discours introductif

Il y a un pari impossible que la vulgarisation scientifique tente de relever : évader la parole scientifique des lieux scientifiques, lever les difficultés intellectuelles et transmettre le savoir scientifique sous une forme non trompeuse.

Les mathématiques sont, à ce titre, un exemple de domaine scientifique particulièrement difficile à vulgariser. Le langage des mathématiciens est tout sauf limpide, l’appréhension est très grande du fait des nombreux traumatismes et les mathématiciens ne sont pas du genre à aller sur les espaces publics.
Bref, les mathématiques ont cette sorte d’exclusivité à une certaine tranche de la population, souvent la plus aisée par ailleurs. Pourtant l’intérêt pour cette matière n’est pas nul : beaucoup disent qu’ils aimeraient aimer les maths.

La vulgarisation souhaite aussi transmettre une envie. L’envie de s’engager dans des carrières scientifiques souvent réservées à des milieux sociaux particuliers. Les carrières scientifiques sont, pourtant, de celles réservant de grandes joies.

Alors le vulgarisateur se situe dans cet étrange espace social. Celui où il est étranger et de son public, et souvent aussi de la communauté scientifique. Il joue pourtant un rôle toujours plus important : celui consistant à rendre, d’une part, le savoir scientifique public et, d’autre part, réduire la fracture grandissante entre les scientifiques et la société.
La vulgarisation aura-t-elle raison de la méfiance et des tromperies ?

Aujourd’hui, pour cet entretien à la croisée des sciences, j’ai le plaisir de recevoir Mickaël Launay. Mathématicien avec une thèse en probabilités, vidéaste sur YouTube à travers la chaîne Micmaths, auteur et vulgarisateur, Mickaël Launay a reçu en décembre dernier le prix Tangente du livre pour son ouvrage Le grand roman des maths, paru chez Flammarion en 2016, et disponible depuis peu en format « de poche ».

Références

Mickaël Launay, Le grand roman des maths, Flammarion 2016
Mickaël Launay, Micmaths, Youtube

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