Cristal de silice

Chère auditrice, cher auditeur. Je poursuis aujourd’hui avec ce que m’inspire la lecture de L’occupation du monde de Sylvain Piron, publié il y a quelques jours chez Zones Sensibles. Cette chronique, qui je l’avoue prend un peu la forme d’un édito, n’est donc pas sans lien avec la chronique de lundi dernier, Histoire de.

Cela fait quelques mois maintenant que je sens en moi naître une tension. Quelle est mon occupation du monde ? Comment puis-je arriver à concilier mon mode de vie sur lequel la société dématérialisée et artificialisée a déteint, avec mes convictions et mon système interne de valeurs.
Je ne suis pas un idéaliste. Je conviens être au monde, depuis que j’y suis venu, et je ne peux m’en démarquer sans aller à une rupture complète non souhaitable.

Je vous propose donc aujourd’hui dans une critique, non démunie de contradictions, une introspection du monde et du moi.
Quelles sont mes inquiétudes ? J’en vois de deux sortes, celles qui portent sur mon intégrité et celles qui portent sur mon inclusion. Je suis inquiet comme chacun quant à ma santé, ma connaissance de la mort, le besoin d’une cohésion du moi dans ma vie. Mais les inquiétudes sur lesquelles je veux lutter aujourd’hui sont celles qui viennent de mon inclusion dans le monde.

Inquiet de mon inclusion sociale, de mon devenir professionnel, de mon devenir matériel. Le monde tel qu’il se constitue autour de moi me demande constamment de me positionner par rapport à lui. En étant ou bien son paria, ou bien son défendeur.
Je consomme, j’économise, je m’investis, je produis, j’expose, je partage, je soutiens, je m’émeuts. Aucune de ces actions n’est passive. La sémantique apparente de ces actions laisse à penser que c’est un choix effectif qui m’est offert. Mais qui peut donc bien refuser son inclusion et prendre position dans ces choix ?

Il y a un anglicisme dont j’ai particulièrement horreur. Il s’agit du mot « digital » pour exprimer « numérique ». Si dans la langue de Shakespeare il signifie bien cela, dans la notre c’est l’adjectif associé au substantif doigt. D’ailleurs, digital et doigt, ont une orthographe qui vient du latin digitus qui signifie doigt.
Mais cet anglicisme, étonnamment, marque une ironie, une tension de notre monde. Nous occupons notre monde du bout du doigt. C’est du bout du doigt que nous accédons à l’entièreté du monde, par ses médiums, ses médias. Du bout du doigt nous interagissons, nous éprouvons nos sentiments et nous nous projetons.

L’empathie au bout du doigt, cela donne la compassion pour une catastrophe portant sur des individus inconnus sur un territoire que nous ne savons pas situer sur une carte. L’amour au bout du doigt, cela donne les textos dans lesquels nous transposons sentiments en dessins préfabriqués et homogénéisés. La nostalgie au bout du doigt, c’est la remontée dans des archives sur nous et dépassant notre mémoire. Et enfin, l’envie du bout du doigt, c’est la navigation sur des sites dont le but final est systématiquement marchant.

Mais il nous arrive aussi de vivre avec notre tête. Parfois nous allons à la rencontre de l’art, du savoir. Parfois aussi nous osons débatre avec notre voisin, nous adresser à l’autre autrement que part l’artificiel.
Cependant on ne peut nier que nous courons vers l’artificiel toujours croissant. Nous avons plaisir à constater l’uniformité, l’éloignement de notre conditionnement initial. Les défauts du corps sont dépassés par l’incarnation technique. Mais à quel prix ?

Non seulement l’aseptisation de la Nature la démunit de ce qui est vivant, mais nous en vidons également le sens initial de notre existence. L’homme est la seule espèce animale à avoir dépassé le stade de domination du monde. Une domination du monde supposerait la possibilité d’en manier toutes les aspérités, mais nous sommes à présents nous-mêmes dominés par les effets latents de notre occupation. L’homme est la seule espèce qui pourrait disparaître après avoir prospéré autant qu’il en soit imaginable.

Nous savons qu’il faut prôner la décroissance. Nous savons que nos ressources, que la Nature, ne sont pas seulement des externalités car nous vivons inclus dans elles. Mais nous ressentons aussi un fort besoin, presque biologique, d’accroître notre impression de domination du monde. Nous explorons, développons, colonisons tant que cela nous semble seulement possible à court terme. Mais arriverons nous à développer l’égalité ? Celle où nous nous projetons comme égaux à nos descendants et à nos pairs. Celle qui demanderait à ce que l’on refuse les opportunités portant du bonheur immédiat mais toujours plus destructrices.

Comment voulons-nous occuper notre monde ? Voulons-nous vraiment l’occuper ?
La figure de Dieu comme maître agenceur est déchue. Nous savons comprendre la météorologie, les mouvements des astres, les cycles naturels. Cette connaissance accrue de ce qui est, nous a poussé à concevoir ce qui doit être. Céder notre occupation du monde, ce serait accepter l’inconnu comme tel. Ce serait aussi accepter la peur de l’au-delà. C’est là un courage bien difficile à débrouiller.

Nous ne rêvons plus de diamants. Nous rêvons de silice.
Nous ne craignons plus l’enfer. Nous craignons nos archives numériques.

1 réflexion sur « Cristal de silice »

  1. Oui, il y a une tension en nous , qui a toujours été là, quoi qu’ayant pris des formes diverses. C’est l’humanité qui fait le grand écart en nous et nous exposé à des aspirations diverses.

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