Fiction mensongère

Chère auditrice, cher auditeur. Une fausse information consiste en « toute allégation ou imputation d’un fait dépourvue d’éléments vérifiables de nature à la rendre vraisemblable ». Voilà la phrase aberrante en discussion parlementaire ces jours-ci. Je parle bien sûr de la définition proposée dans le projet de loi relatif à la lutte contre les fausses informations.

Vous avez probablement entendu beaucoup à ce sujet. On reproche évidemment à cette définition qu’elle soit simultanément trop large et incohérente avec ce que l’on cherche à qualifier. On reproche aussi le fait qu’elle soit trop difficilement applicable.
J’ai pensé qu’il serait plus intéressant pour cette chronique d’essayer de retranscrire en partie le contexte, et de proposer des pistes de réflexions.

Le contexte de cette loi est évidemment l’expression popularisée de fake news. Mais si l’on fait un peu attention à l’anglais, une fake news n’est pas exactement une fausse information car le mot fake désigne aussi l’imposture. Et je crois que c’est plutôt ce sens qui est porté lorsque l’expression est employée aux États-Unis, en particulier par le président Trump. Ce personnage devenu iconique des fake news utilise cette expression contre les journaux officiels pour les discréditer.
Au moment où j’écris cette chronique, j’ai parcouru les derniers tweets de Donald Trump et la dernière fois qu’il a prononcé l’expression c’était avant-hier lors de plusieurs tweets, et il a par exemple écrit le tweet suivant.

The Fake News Media has been so unfair, and vicious, to my wife and our great First Lady, Melania. During her recovery from surgery they reported everything from near death, to facelift, to left the W.H. (and me) for N.Y. or Virginia, to abuse. All Fake, she is doing really well!

Ce que l’on pourrait traduire en :

Les médias fake news ont été si injustes, vicieux, envers ma femme et superbe Première Dame, Melania. Pendant sa convalescence de son opération ils ont reportés tout, du bord de la mort, au lifting, au départ de la Maison Blanche (et donc me quitter) pour New York ou la Virginie, aux injures. Tout est Fake, elle va vraiment très bien.

On constate bien ici qu’il s’agit pour Donald Trump de tourner en ridicule les journalistes en prétextant que les informations qu’ils donnent n’en sont pas, même si elles paraissent en être.
C’est là toute la puissance de cette expression de fake news. Il ne s’agit pas de démentir une information, mais de déclarer que ça n’est même pas une information qu’il faudrait démentir. En un sens, c’est un déclassement : les fake news ne sont pas des informations, et donc ça ne ferait pas sens de parler de fausse information car cela supposerait qu’il s’agisse d’information.

Maintenant, pour en revenir à la France, l’inquiétude du gouvernement porte sur des exemples différents qualitativement que les ragots portants sur Melania Trump. Il s’agit par exemple d’empêcher une rumeur d’évasion fiscale portant sur un homme politique. Le président Macron a effectivement eu une vague de rumeurs pendant la campagne présidentielle, dont certaines initiées par ses rivaux directs et d’autres par des puissances étrangères et notamment la Russie.
Mais ces rumeurs n’étaient pas reprises par les journaux et les médias les plus importants. Elles circulaient par des tweets ou posts Facebook. Elles étaient relayés par des comptes de personnes véritables, mais aussi, et c’est là une nouveauté, par des comptes bidons gérés par dizaines par un même utilisateur voire un ordinateur. Il ne s’agit plus de fake news puisque ce ne sont pas des informations portés par les médias qui viendraient usurper de vraies informations.

La loi porte donc sur un sujet différent, et effectivement ne prend pas le sens de fake news. En ce sens, c’est parfaitement cohérent, et il est regrettable qu’une partie des observateurs n’aient pas fait attention à ce détail.
Le véritable contexte de cette loi est donc plutôt sur des flux de messages créant ou portant des rumeurs. Flux de messages auquel contribue en période électorale la Russie. On a découvert de véritables usines russes où l’on commentait, tweetait des rumeurs pour déstabiliser un contexte politique étranger.
Wikileaks n’est pas non plus en reste. Rappelez-vous que quelques heures avant le scrutin du second tour de la dernière présidentielle, Wikileaks a mis en ligne des milliers de mails, plus ou moins authentiques, de l’équipe de campagne de Macron. Et, comme par hasard, les liens entre Julien Assange, qui dirige Wikileaks, et la Russie sont plus que suspects. Pour cet aspect, je renvoie à un excellent portrait qui a été réalisé dans le New Yorker par Raffi Khatchadourian le 21 août dernier.

Ainsi, même si ça n’est pas dit ouvertement, la principale motivation du gouvernement concerne les actions russes sur les élections. On comprend ainsi mieux pourquoi le reste de la loi porte sur les intentions, et non plus les fausses informations, et qu’il est souhaité de pouvoir tracer les financements des pubs.

Maintenant quels moyens de procéder pourrions-nous imaginer afin de limiter ces influences ? La principale difficulté est technique. Internet n’est pas localisé. Il est possible, et même facile, d’empêcher la remontée d’une source, qu’elle soit financière ou juste de consultation. Si on propose d’obliger les médias à afficher d’où proviennent les visiteurs, commentateurs et financements, cela serait parfaitement inutile tellement il est facile de contourner une identification de l’origine d’un trafic sur internet.
La deuxième difficulté est elle aussi bien connue, c’est qu’il est difficile de s’assurer de l’authenticité d’une identité sur internet. On peut acheter ou inventer des données privées, et donc monter des profils tout à faits vraisemblables par dizaines de milliers en très peu de temps.

Ces deux difficultés me laissent penser que peut-être qu’internet n’est tout simplement pas le bon endroit pour un débat politique. Mais nous avons trop rapidement fait le passage, de sorte que l’on ne sait plus débattre ailleurs. Face à l’impossibilité d’une bonne solution technique, peut-être faut-il penser une solution sociale : l’éducation aux médias mais aussi le soutien aux structures informatives légitimes. Outre les grands journaux aux capitaux privés, il y a un certain nombre de journaux indépendants dont la survie est importante. Il y a peut-être là un coup à jouer.

J’arrive maintenant au bout de ma chronique, mais nous n’en sommes pas en reste, ce sujet reviendra très prochainement.

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