Histoire de

Chère auditrice, cher auditeur. Je suis actuellement en train de faire ma lecture d’un ouvrage à paraître très bientôt aux éditions Zones Sensibles, il s’agit de L’occupation du monde de Sylvain Piron. C’est un livre qui se donne pour but d’étudier l’économie sous un angle plus large que celui de l’histoire de l’économie classique.
Si j’ai envie de faire cette chronique, ce n’est pas tellement pour discuter directement de ce livre, ce que je ferai bientôt, mais parce que ce début de lecture m’a replongé dans un certain nombre de questions que je me pose vis-à-vis de la pratique de l’histoire.

Je ne suis pas historien, et je ne souhaite pas particulièrement le devenir. Quelque chose ne me satisfait pas complètement dans la pratique de l’histoire. C’est cette sensation d’un accomplissement très relatif, un accomplissement qui sera rebattu en brèche aussitôt qu’il eut été produit. Ce sentiment, bien sûr, n’est pas propre à l’histoire. Toutes les pratiques intellectuelles se voient révisées, dévissées et revissées par ceux qui réceptionnent les œuvres intellectuelles.
Mais un autre élément a fait que je n’arrivais pas à m’intéresser à l’histoire. Cet élément c’est que je cherchais toujours dans l’histoire des réponses sur le passé, alors qu’il faut voir dans l’histoire une façon de répondre à des questions présentes.

Le passé, qu’il soit dépassé ou à repasser, est le prisonnier temporel de lui-même. Le passé restera à tout jamais ce qui ne sera pas présent. La pratique historique ne fait pas exception, il ne s’agit pas tellement de reconstituer le passé dans le présent, mais de comprendre le passé par nos preuves présentes.
D’ailleurs, il y a là une sorte de tension. Penser l’histoire en chronologie, c’est faire l’erreur de croire que la chronologie pré-existe à l’histoire. Mais pourtant, il n’y a rien de donné au passé. Les signes que nous retrouvons du passé et que nous agençons et comprenons en indices du passés, que l’on appelle aussi faits historiques, n’ont rien de plus passé que ce qui est du présent. Les datations, qu’elles soient produites par des méthodes aussi diverses qu’on le souhaite, ne font qu’exagérer cette tension : il n’y a rien de plus étrange qu’un indice au présent nous donnant un passé différent de ce qui nous entoure.
Ce tiraillement initial est heureusement porteur d’une richesse. L’excitation de découverte du passé dans le présent est un sentiment puissant, qui nous pousse à vouloir nous intéresser à ces indices étranges, et même semblablement étrangers de notre présent.

Les faits historiques, tout comme et comme tout fait scientifique, n’existe pas sans un scientifique pour lui donner sa raison d’être, sa forme de fait. Les faits sont faits aussi bien en science qu’en histoire et il n’existe donc de passé qu’à travers les historiens qui le pensent depuis le présent.
Mais alors on comprend mieux pourquoi la pratique de l’histoire est si difficile. Elle a, en fait, non seulement à traiter du passé mais aussi à traiter du présent.
Ces passages des signes aux faits, et ensuite des faits aux preuves demandent systématiquement à l’historien du présent de poser les bonnes questions, les bonnes méthodes, ce qui se fait uniquement au présent.

Le passé a donc quelque chose qui nous est étranger. Et l’historien doit en fait, lui aussi, se comporter comme un étranger de son passé. Comme toute pratique intellectuelle profonde, révéler les fonctionnements subtiles demande un changement de point de vue, une ouverture du regard.
Ce sentiment d’être étranger d’un périple passé, je crois qu’on le ressent pleinement lorsqu’il s’agit de préhistoire. Ces périodes très anciennes nous parviennent par des fragments dont nous savons très peu sur leur contenu conceptuel. Nous sommes véritablement étrangers au nous d’avant.
Et ce sentiment est un bon sentiment méthodologique. Il nous demande de requestionner nos a priori les plus divers sur les organisations humaines. C’est un sentiment qu’il faut tenter de préserver lors d’une véritable étude historique : interroger le passé, par le présent, en restant son étranger.

J’ai dit au début de ma chronique qu’il fallait voir l’histoire comme une façon de répondre au présent par le passé. Mais alors comment résoudre cette apparente contradiction avec l’idée d’un passé interrogé par le présent.
Je crois que les deux sont chacun le reflet de l’autre. Ces deux motivations en apparence contraires sont en fait une même motivation, qu’on dit historique. Cette ambivalence est, à mon avis, un point de richesse intellectuelle de l’histoire. Une étude historique profonde nous fait, à la fois, repenser notre présent comme si un voile s’était levé sur sa raison, et à la fois repenser notre vision du passé qui nous semble alors humainement moins distant que ce qu’il n’était.

On entend assez souvent des historiens nous expliquer que telle période, ou tel personnage, ou telle ville avait besoin d’être réhabilitée dans l’histoire. Comme si nos connaissances précédentes ne rendaient pas compte d’une vérité flagrante et essentielle. Mais cette contestation n’est en fait rien de plus que la définition même de la pratique historique, à savoir réhabiliter le passé, autant qu’il nous est humainement possible, dans notre présent.
Cette expression a, ceci dit, quelque chose de positif : faire de l’histoire n’est pas vain, cela inscrit une progression dans notre compréhension du monde.

J’aimerais vous laisser sur ces différents questionnements. Nous occupons le monde de bien des façons, pour reprendre le titre du livre de Sylvain Piron, mais le monde nous occupe aussi beaucoup. Le passé occupe nos pensées, et ce, tant qu’il y aura un présent à constituer.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment les données de vos commentaires sont utilisées.