Intelligence sans calcul ?

Chère auditrice, cher auditeur. Ces jours-ci j’ai été relativement muet. Cela fait quelques jours que j’ai envie de proposer une série de chroniques sur le thème de l’informatique, mais j’avais du mal à formuler un objectif. Je commence à avoir les idées plus claires, je vous présente donc la première chronique de la série intitulée « Nombres humains ».

Le numérique, les nombres, le décompte, la quantification. Ces termes vous les connaissez, ils sont employés à chaque fois qu’un indicateur est estimé. Le nombre (j’ai eu l’occasion de le formuler dans le passé pour une émission avec François Jost) est ce que nous avons trouvé de mieux pour quantifier. Le nombre est la quantité universelle par excellence. Il ne laisse pas de trace de l’humain comptant, il se laisse comparer à tout autre.
Nous passons un grand temps de nos vie à compter. Compter l’argent, compter l’influence, compter les bulletins de votes, compter les points, compter des mètres carrés de surface, compter des jours, compter des amis. Les nombres servent à mettre en valeur toutes les caractéristiques humaines : la taille, le poids, le QI, les années d’études, l’âge, et même la douleur ressentie que l’on évalue de 1 à 10.
Rien n’échappe au numérique. Mais cette façon de procéder pour appréhender notre monde n’est pas si naturelle. Qu’est-ce qui fait que ce que nous comptons est comptable ?
Cette série de chroniques sur ces « nombres humains » cherche à interroger ce rapport étrange que nous avons avec les nombres.

Aujourd’hui j’aimerais vous proposer des éléments de réflexion qui me viennent alors que je suis en train de lire Et l’âme devint chaire de Carl Zimmer, paru aux éditions Zones sensibles en 2014. Ce livre que je n’ai pas tout à fait terminé retrace historiquement comment nous sommes passées par différentes perception de ce qu’est l’âme humaine.

Ce qui est frappant dans les façons passées d’expliquer où est l’âme, c’est qu’elles cherchent toujours à la rattacher à une matérialité corporelle. Tantôt dans le cœur, l’estomac, le foie, les ventricules du cerveau, tantôt dans la glande pinéale, et aujourd’hui dans le cerveau ; à chaque fois il s’agit de pointer du doigt une zone du corps censée cacher une immatérialité. L’âme, dans la religion chrétienne et dans bien d’autres religions, survit au corps. Pourtant une âme doit être rattachée à un corps par un processus mystérieux, disons même mystique.

Aujourd’hui nous sommes confiants quant au rôle du cerveau, le gros organe dans nos boîtes crâniennes, pour expliquer l’esprit. Expliquer, dans le sens venant du latin, c’est-à-dire déplier. On déplie les fonctions cognitives en les rattachants à des activités cérébrales.
Ce pari matérialiste est précisément incarné par les neurosciences cognitives. Le passage dans un IRM fonctionnel montre les afflux de sang dans les différentes zones du cerveau. Ces afflux de sang, on les comprend comme étant des afflux de sucre et d’oxygène, et eux-mêmes compris comme une activité accrue des neurones.
Ces tours de passe-passe expérimentaux produisent des résultats de la forme suivante. Telle zone du cerveau est suspectée jouer un rôle central pour telle fonction cognitive.

Mais ce souffle matérialiste contemporain a eu une autre application, il s’agit de l’intelligence artificielle. Le pari est le suivant. Des neurones sont en action dans le cerveau, puisque que l’on rattache ces neurones aux fonctions cognitives, alors en créant des neurones artificiels on doit pouvoir recréer des fonctions cognitives.
Ces réseaux neuronaux utilisés en intelligence artificielle depuis quelques dizaines d’années commencent à produire des résultats qui ont une apparence convaincante. J’ai déjà critiqué il y a quelques temps cette apparence. Je ne suis pas convaincu que l’on puisse réellement parler d’intelligence dans l’expression intelligence artificielle. Des centaines de milliers de chats nécessaires pour en reconnaître un, je ne suis pas sûr que cela soit de l’intelligence.
Mais je vais tenter de prendre au sérieux aujourd’hui cette expression. Admettons que les efforts actuels en intelligence artificielle portent bien leur nom. Que nous disent-ils ?

Ils nous disent que l’intelligence c’est la résolution d’un problème par un moyen numérique. C’est la comparaison de signaux nerveux qui donnent une solution à un problème. Le nombre se retrouve au cœur de notre approche de l’intelligence. Mais cela est-ce bien fondé ?
Nous sommes volontiers condescendants avec les croyances passées sur la nature de l’âme, mais sommes-nous capables d’articuler une réflexion permettant d’expliquer ce qu’il y aurait de numérique dans une intelligence ?

Je ne cherche pas à rejeter ces efforts mathématiques. On ne peut que constater et accepter le fait que bien des machines arrivent à produire ce pour quoi elles sont prévues. Le traitement numérique, on pourrait dire que « ça marche ».
Je cherche plutôt à interroger ce que ce fonctionnement dit de notre rapport humain à ce qui nous entoure. Qu’est-ce que cela peut impliquer sur notre compréhension du monde ?

Le fait d’avoir matérialisé et numérisé l’esprit humain a-t-il changé notre façon même de concevoir l’intelligence ? Très certainement. Les débats houleux sur la nature de l’intelligence portent toujours sur des aspects difficiles à numériser : l’art, l’émotion en sont des exemples. Comment qualifier l’intelligence artistique ou émotionnelle d’un individu alors même que sa mise en nombre, c’est-à-dire sa numérisation, est très difficile ?
Ce que nous savons faire en intelligence artificielle devient progressivement le point de repère de ce qu’est l’intelligence tout court. Le retournement conceptuel se situe ici et c’est ce qu’on doit critiquer.

On commence aussi à apercevoir une trame de fond sur des caractéristiques de notre temps contemporain. L’uniformisation marche main dans la main avec la numérisation. Les nombres étant ce qu’on a trouvé de mieux pour s’abstraire de l’humain à son origine, c’est l’outil d’uniformisation que nous préférons.
Ce premier jet lance aussi les bases de la comparaison. Des quantités comparables uniformes ne sont pas laissées indépendantes mais comparées. Un indicateur n’existe que parce qu’il est relatif à une comparaison. L’intelligence n’existe que parce qu’elle est relative à l’accomplissement d’un problème numérique.

Nous avons confondu l’objectivité avec la numérisation. Un fait, une expérience, n’est pas objective car elle peut être comparée à d’autre. Elle est objective si elle porte sur des objets. L’intelligence artificielle s’est elle-même trompée dans son élan : en croyant mettre en place les moyens de comparaison des intelligences, elle a en réalité modifié son objet d’étude. L’intelligence artificielle a rendu le concept d’intelligence subjectif à elle-même.

Après le cœur, l’estomac, la glande pinéale, le cerveau et les processeurs, quelle sera la prochaine localisation de l’esprit humain ?

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