Journalisme sucré

Chère auditrice, cher auditeur. Aujourd’hui, chronique d’urgence en ce week-end sucré. Sucré car un journal national a décidé de sucrer le professionnalisme. Vous savez, la vérification des sources, le renseignement, l’attention portée à ne pas colporter de fausses informations.
On va se pencher sur un article en Une de Libération, modestement titré « Réduire l’homéopathie à un effet placebo ne tient pas ». Autant vous dire que j’ai pris un malin plaisir à décortiquer les arguments pour vous montrer pourquoi ils sont mauvais sur le plan logique, et même pourquoi ils sont mensongers.

Mais avant de passer à ce dépeçage en règle. J’ai pris dix secondes pour chercher sur Wikipédia ce que c’est que l’homéopathie. Et j’ai bien évidemment trouvé le fait que l’homéopathie fournit des produits à base de sucre, dans lequel on dissout abusivement un principe actif.
Généralement, quand on dit ça, certains disent « oui mais certains principes actifs même à très petites doses sont efficaces ». Pourquoi pas, mais voici un exemple de dissolution en homéopathie. L’oscillococcinum qui est vendu en pharmacie, tenez-vous bien, a un principe actif autant dilué que si vous rinciez 200 fois votre tasse à café avec de l’eau. Donc il n’y a rien d’actif, si ce n’est du sucre vendu à un tarif incroyablement élevé.
Voilà donc pour la partie informative de ma chronique. En fait, l’homéopathie fait consensus chez les scientifiques sur son inefficacité au-delà du placebo. Donc le titre de l’article que l’on inspecte, qui est pour rappel « Réduire l’homéopathie à un effet placebo ne tient pas », lui-même ne tient pas.
Les meilleurs mensonges sont enrobés de vérités. Mais pas aujourd’hui, puisque les propos tenus dans cet article ne prennent même pas la peine d’être enrobés d’un peu de cohérence.
Je vous propose donc de vous lire quelques extraits, et de vous expliquer pourquoi c’est du grand n’importe quoi.

Pour vous donner un peu de contexte, cet article est sur la forme d’une interview, où la journaliste est Sabrina Champenois et l’interviewé Jean-François Masson. De très simples recherches sur ces deux noms donnent des informations savoureuses : la première a surtout rédigé des articles de modes ces derniers mois, le deuxième s’illustre par sa présence dans le monde des homéopathes et a aussi répondu à un sujet sur l’intuition où il déballe des choses plutôt inquiétantes. Mais les noms importent peu, ce qui m’intéresse ce sont les arguments et les mensonges.

Assez rapidement, la journaliste pose la question du test d’efficacité de ces médicaments. Tests qui n’ont jamais révélés une quelconque efficacité au-delà de l’effet placebo. Alors on apprend avec étonnement que :

Cela dit, il y a déjà suffisamment de références, d’études qui ont été faites. La Suisse fournit un exemple très intéressant. Des essais y ont été conduits pendant trois ans, ils se sont rendu compte que ça marchait très bien

Tiens donc ! Des études que personne ne connaît. Quelles sont-elles ? Cela restera un mystère puisque l’article ne donne absolument aucun moyen de trouver ces références. C’est donc un premier point dans la catégorie des arguments fabulateurs : on évoque la présence de références qui vont dans le sens de ce que l’on cherche à défendre, sans bien évidemment donner la moindre façon de vérifier ces dires.

Mais cela se poursuit. On apprend qu’on peut soigner des otites en cinq minutes avec l’homéopathie. Autant vous dire que la mort en 2017 en Italie d’un enfant atteint d’une otite traitée uniquement avec de l’homéopathie a été complètement oubliée.

Ensuite le médecin donne un témoignage personnel :

Quand j’ai été nommé à Bichat en gynécologie, payé par l’Assistance publique, j’ai appliqué l’homéopathie aux cystites et aux mycoses à répétition. Je les guérissais en une heure ou deux avec des granules, et en traitant le terrain, la répétition disparaissait.

Alors là c’est magnifique. En une heure ou deux vous pouvez soigner, telle la main de Jésus, une cystite ou une mycose. Autant vous dire que l’homéopathie est le meilleur remède aux problèmes immunitaires. Le sucre fait des miracles. C’est évidement invérifiable et on n’a jamais prouvé que le sucre, pardon l’homéopathie, guérissait ainsi.
Au passage, je vous rappelle qu’on a soigné pendant des siècles avec les saignées. Il arrivait bien de temps en temps que le patient guérisse, car il était en forme suffisante pour combattre la maladie. Est-ce que c’est la saignée qu’il l’a guéri ? Absolument pas. Voici donc un point pour les arguments de corrélations : vous portiez une moustache quand on vous a guéri le cancer, donc les moustaches guérissent le cancer.

Ensuite vient la question des homéopathes en France, qui sont évidemment mal vus puisque l’homéopathie revient à vendre du sucre à un prix incroyablement plus élevé qu’il ne le vaut.

On nous traite de charlatans… J’ai fait mes études à la Salpêtrière, j’ai travaillé à l’institut Curie pendant cinq ans et à l’hôpital Bichat pendant quinze ans, invité par des pontes. Bon nombre de mes confrères homéopathes ont des parcours semblables et travaillent en réseau avec les allopathes.

Bel argument d’autorité. On vous explique que quand on fait des études et qu’on a des confrères, alors on est honnête. J’ai pas besoin de développer plus, vous aurez saisi que cet argument n’a aucune valeur sur la question de l’efficacité de l’homéopathie.

L’article se termine sur une mi-menace mi-invitiation à des confrères pour qu’ils constastent l’incroyable efficacité de l’homéopathie. Et la dernière phrase est la suivante : 

Et pour qu’ils comprennent qu’il y a complémentarité et non opposition entre les deux médecines, allopathique et homéopathique.

Et donc là c’est pompon. On vous explique que quand ça marche c’est grâce à l’homéopathie. Quand ça ne marche pas, il faut utiliser la médecine bien fondée en complément de l’homéopathie. Donc l’homéopathie ne peux jamais échouer.

C’est le moment du verdict. J’ai évidement pas cité tout l’article, mais le reste est du même ordre, à savoir aucune source sérieuse autre que le témoignage personnel en conflit d’intérêt.
Cet article est mauvais pour plein de raisons. Tout d’abord il présente une interview comme un constat scientifique, alors qu’il y a exactement zéro support scientifique à cet article. Ensuite, cet article se présente comme le fait de donner la parole à une autre opinion. Mais l’efficacité de l’homéopathie n’est pas une affaire d’opinion : soit c’est mieux qu’un placebo, soit c’est un placebo. Si on commence à parler d’opinion, alors autant dire que le fait que l’eau déshydrate est aussi une affaire d’opinions. Enfin, cet article est délibérément trompeur : on donne l’existence de références qui sont introuvables et on présente des arguments fallacieux qui auraient dû être critiqués par la journaliste.

Enfin, n’oubliez pas de faire vous même des recherches. Vous seriez surpris à quelle vitesse on peut trouver des informations sérieuses sur l’homéopathie. On vous vend du sucre à prix d’or, remboursé par de l’argent public au bénéfice d’industriels et praticiens à l’éthique douteuse.

4 réflexions sur « Journalisme sucré »

  1. Voilà un article qui ne me paraît pas beaucoup différer, dans sa façon de faire, de celui qui est justement dénoncé.

    Et du coup, ça ne fait pas beaucoup avancer le schmilblik…

    1. De quelle façon est-ce semblable ?

      J’ai pourtant fait attention à utiliser des arguments corrects pour déconstruire. Pour ce qui consiste en la question de l’efficacité de l’homéopathie, ce n’est en fait pas tellement mon sujet : je m’intéresse à la qualité des arguments.

      Mais je considère tout de même qu’il y a largement assez de références et de consensus scientifique pour trancher la question de l’efficacité, et c’est ce que je fais rapidement en début de chronique.

      1. Bonjour,

        Je me fiche également complètement de l’homéopathie mais :

        Vous reprochez à l’article de mettre en avant des études sans les citer alors que c’est également ce que vous faites quand vous écrivez : « tests qui n’ont jamais révélé une quelconque efficacité au delà de l’effet placebo » (a moins que wikipedia ne soit une source de qualité scientifique certaine ?).
        vous mettez en cause, à juste titre, l’argument d’autorité consistant à dire que avoir fait ses études à la Salpétrière suffirait à faire de vous un bon médecin (et non pas forcément un médecin honnête, au passage). Mais n’est-ce pas employer le même argument d’autorité, ou sa contraposée, plutôt, que de persifler sur le fait que la journaliste ait « surtout rédigé des articles de mode ces derniers mois », comme si cela la décrédibilisait d’avance.

        Vous évoquez enfin la mort, dramatique, d’un enfant, des suites d’une otite que l’homéopathie n’avait pas soignée. Je n’ai pas cherché mais je suis bien certain qu’il est également arrivé que des enfants meurent des maladies que les traitements allopathiques qu’ils avaient reçu n’avaient pas suffi à contrecarrer. Ça ne suffit pas à dire que l’allopathie est une vaste fumisterie.

        Voilà. J’aime bien votre podcast, par ailleurs.

        1. Merci d’avoir développé.

          Pour ce qui est des références, Wikipédia a fait un très bon travail de référencement et il n’est pas difficile d’avoir rapidement tout ce qu’il faut.

          Pour ce qui est de la carrière de la journaliste, effectivement je suis pas convaincu de ma formulation. Mais mon but n’était absolument pas de dire « journaliste de mode donc … » mais de préciser le contexte pour ce qu’il est. On ne lit pas tout à fait de la même façon un papier écrit par un habitué du journalisme scientifique que par un nouveau du domaine.
          Ceci dit, je précise bien en début de chronique que les personnes ne m’intéressent pas, mais les arguments oui.

          Oui évidemment que cette mort tragique ne permet pas de conclure quoique ce soit. Mais j’ai cité la chose pour remarquer le fait que la journaliste n’a pas fait le travail de recherche : en quelques secondes sur Google on trouve les infos. Or l’interviewé dit qu’il peut en 5 minutes donner le traitement homéopathique nécessaire pour soigner une otite … la journaliste aurait du faire le travail de vérification des faits (surtout que c’est très gros).

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