Mettre en perspective

Chère auditrice, cher auditeur. Cette semaine, nous retournons dans notre thématique « Mathématiques et Arts ». Cette thématique a pour but de travailler la question des relations entre les mathématiques et les arts, en prenant le parti de s’intéresser à des situations où il est difficile de bien discerner les deux.
Aujourd’hui, j’aimerais vous présenter un livre qui est à paraître le 16 mars au éditions Zones Sensibles, il s’agit de Geometria et perspectiva. Il est dit que l’auteur de ce livre est Lorenz Stöer, mais nous allons reparler de ce point très vite.

Pour présenter rapidement ce livre, si vous avez la chance de l’avoir entre vos mains, il s’agit en fait d’un livre aux petites dimensions dont le sujet est un ensemble de gravures de Lorenz Stöer, qui a vécu approximativement entre 1537 et 1621 et qui était un graveur bavarois. Le livre est donc composé d’un texte illustré, texte qui a été repris selon un écrit de Christopher S. Wood, qui est professeur d’Histoire de l’Art à l’université de Yale, aux États-Unis. En plus de ce texte, il y a des planches en fin de livre, ainsi qu’une enveloppe noire contenant une reproduction à un plus grand format de l’une des gravures et une reproduction de petite taille cartonnée d’une des gravures.
Bref, autant vous dire que ce livre est un véritable extraterrestre. Cette œuvre est la composition savante de beaucoup d’ingrédients : il a fallu organiser le texte, mais aussi retrouver les gravures et obtenir les droits de diffusion, et apporter un soin très particulier au visuel de ce livre. Tout ce travail de composition a été fait par Alexandre Laumonier, qui dirige la maison d’éditions Zones Sensibles.

Pour en revenir aux gravures, vous avez peut-être saisi un détail important dans ma description de ce livre. Lorenz Stöer est un graveur qui a vécu il y a quatre siècles. C’était un graveur que je ne connaissais pas, et à la vue de la page Wikipédia, il semblerait qu’il n’est pas très populaire.
En fait, pour bien comprendre les origines de ce livre, il faut connaître un élément important de l’histoire de ces gravures. Et pour comprendre cet élément, il me faut décrire un peu plus le contexte de ces gravures, et ce sur quoi elles portent.

À cette époque là, il y avait un certain engouement pour les traités de perspectives. Ces traités étaient en fait des sortes de manuels ou bien de vitrines, sur le savoir faire des artistes dans leur manipulation des mises en perspective. C’est un exercice difficile que de bien dessiner ou graver une perspective, il y avait alors un enjeu artistique. Les bons artistes devaient faire ces traités pour obtenir des commandes pour graver sur, par exemple, du mobilier.
Mais cet exercice, qui donnait lieu à la production des traités de perspectives, devait se positionner malgré les reproductions. En effet, à partir du moment où vous pouvez reproduire les gravures d’un très bon artiste, pourquoi devoir apprendre par vous-même à maîtriser de telles perspectives ? Il y a eu de nombreuses batailles de paternité.
C’est dans ce contexte que Lorenz Stöer a fait en sorte qu’il soit illégal toute copie de son traité, qu’il s’agisse de son texte ou de ses illustrations. Donc le livre publié en 2018 est presque une sorte de retour à la vie d’une œuvre condamnée à être cachée. C’est dans ce contexte que je trouve ce livre très remarquable : son but n’est pas tellement de faire un discours d’histoire des arts, que de véritablement agir dans l’art.

Bon, et qu’en est-il des mathématiques ? Un aspect intéressant, et qui fait que je crois qu’on peut parler d’un échange entre mathématiques et arts, est que les sujets principaux de Lorenz Stöer sont des solides mathématiques comme les solides platoniciens, ou encore des solides tronqués.
Il y a cette idée que ces solides ont une sorte de pureté qui permet de mettre à l’épreuve le talent de l’artiste : on remarque rapidement si un cube est mal mis en perspective du fait de ses symétries, alors que pour un visage qui nous est inconnu, cela est plus difficile.
Et puis, il n’est pas du tout évident qu’il s’agisse ou bien d’une production purement artistique, ou bien d’une production mathématique. Après tout, la figuration de ces solides est tellement difficile, qu’y arriver demande des efforts conceptuels et une compréhension importante de l’objet mathématique. Il y a donc aussi une sorte de progression des mathématiques à travers la production de telles gravures.

Alors que j’étais en train de relire cette chronique hier soir, je me rends compte que je ne peux pas m’empêcher de mentionner un graveur bien vivant de notre siècle : Patrice Jeener. Un film a été réalisé sur ce graveur par l’Institut Henri Poincaré, et je ne peux que vous conseiller de le regarder. En plus, le DVD de film est laissé à disposition à la bibliothèque de l’institut, qui se trouve littéralement à deux rues d’ici.

Pour en revenir, et conclure sur mon sujet du jour. J’aimerais quand même insister sur l’étrange impression que j’ai eu à la réception de ce livre, il y a maintenant quelques semaines. Il m’a fallu du temps pour appréhender ce livre. D’une part parce que je n’ai pas de formation en histoire de l’art, et d’autre part parce que ce livre n’est pas un livre comme j’en ai déjà vu. Il y a plein de lectures différentes que l’on peut avoir en seulement quelques dizaines de pages.
Et puis quel plaisir visuel ! Vraiment cette édition est très belle, les œuvres de Lorenz Stöer ont été respectées et c’est un point qui est, je trouve, rare dans les maisons d’éditions classiques qui revisitent peu leurs formats pour s’adapter aux contenus imprimés.

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