Pensée panspermique

Chère auditrice, cher auditeur. Aujourd’hui  j’aimerais commencer par vous lire un passage du livre Vampyroteuthis infernalis de Vilém Flusser et Louis Bec, paru chez Zones Sensibles en 2015. Pour bien comprendre le passage que je vais vous lire, il faut simplement savoir que le vampyroteuthis infernalis, qui est le nom latin pour vampire des abysses, est une espèce de céphalopodes qui vit dans les abysses. Il a beaucoup inspiré les artistes, et ce livre est lui-même une sorte de fable scientifique et philosophique autour de cet animal.

Ce que nous voyons n’est pas le monde lui-même, mais le reflet du soleil sur les choses. Le monde ne fait qu’apparaître, il peut donc nous tromper. Il nous faut contourner les apparences pour lever le voile lumineux qui recouvre les choses (aletheia = dévoilement = vérité). En revanche, le monde du vampyroteuthis n’apparaît pas, il est plongé dans les ténèbres. Lui-même l’éclaire de ses formes d’intuition. Ce sont ses organes lumineux qui produisent les apparences, les phénomènes. Un monde pareil ne peut pas tromper, car il est une tromperie auto-produite. C’est pourquoi nous sommes, humains, des platoniciens nés qui ne peuvent parvenir à leur Kant qu’à force de critique. Les réalités se tiennent pour nous derrière les apparences, et ce n’est qu’avec la critique de la raison pure qu’elles se révèlent inaccessibles. Le vampyroteuthis est un kantien né, son Platon vient ensuite.

Ce que j’aimerais retenir de cette citation, c’est l’idée que nous avons une pensée rationnelle intimement dirigée par notre condition humaine. Le fait que nous vivions là ou nous vivons, implique que nous associons la lumière à l’éclaircie, et ce autant du point de vue naturel que philosophique.
Mais alors se placer comme étranger à l’Homme fournit un moyen à la philosophie de s’enrichir. Ce positionnement comme étranger, cela devient un thème récurrent dans mes chroniques, peut-être que l’on devrait envisager de définir la pensée rationnelle comme le fait de se rendre étranger à soi-même.

Au-delà de cette divagation apparente, je suis convaincu qu’il y a ici quelque chose de signifiant sur notre pratique intellectuelle. J’ai la sensation que cela explique en partie ma fascination pour le voyage spatial, le voyage dans les abysses et aussi le voyage mathématique. Après tout, n’y a-t-il pas quelque chose de plus étrange qu’une expérience mathématique ?
J’aimerais même aller plus loin, en proposant le fait que c’est précisément ce que nous aimons dans une pratique intellectuelle quelconque : le sentiment d’avoir pris le point de vue d’un étranger face à une situation commune. Cette sensation d’avoir, l’espace d’un instant et pour toujours ensuite, élargi son horizon. Comme si un mur blanc surexposé laissait apparaître une ombre supplémentaire, finissant par dessiner de la connaissance. Une empathie savante.

On nous sert assez souvent cette image romantique du mathématicien. C’est un homme, malheureusement trop rarement une femme, dont le travail consisterait à trouver des idées géniales et à les mettre sur papier avec le langage mathématique. En somme toute, imaginaire professionnel et technicité oubliée.
Tout n’est pas erroné dans cette image romantique, il y a effectivement une forte impression de créativité quand on pratique les mathématiques. Mais ce qui me frappe le plus, c’est une correspondance avec un fait plus général de notre temps présent.

Je mentionnais la dernière fois comment notre présent pousse à l’artificialisation des supports. Le digital remplace le manuel. Mais cela n’a pas que des côtés négatifs. Prenez par exemple le fait d’écrire. Aujourd’hui, il faut un matériel assez simple pour écrire et pour partager ses écrits. Tous les ordinateurs proposent un traitement de texte et les mails sont un formidable vecteur d’information. C’est là quelque chose de très nouveau. Il y a quelques décennies, il fallait envoyer par la poste ce que l’on voulait partager.
C’est en cela que l’image précédente sur l’activité mathématique dit quelque chose de vrai. Aujourd’hui les moyens techniques pour faire des mathématiques sont largement accessibles. Les livres et les articles sont moins difficile d’accès, et même très facile d’accès quand on dépasse la barrière légale. Les communautés de mathématiciens se forment sur des lieux artificiels permettant à des personnes distantes de discuter. Il y a une massification du phénomène, une artificialisation des techniques. Cela rend l’activité intellectuelle idéalisée.
Plus personne ici ne rêve d’écrire une table complète d’approximations de fonctions usuelles. Une simple calculatrice ferait le travail. Pourtant ces tables qui existaient jusqu’au siècle dernier étaient l’aboutissement d’un travail remarquable et dont on a complètement perdu goût.

Le travail technique en mathématique ayant perdu sa saveur, on a redirigé notre conception des mathématiques vers une image romantique que j’ai décrite précédemment. C’est donc là un exemple flagrant où le changement de la condition humaine nous a poussé à changer notre philosophie des mathématiques.
Contrairement à une citation populaire de Hawking, la philosophie n’est pas morte. Elle est d’autant moins morte que l’on assiste à une série de bouleversements de notre condition humaine. Les textes d’il y a dix ans sentent le passé et ne demandent qu’à être remis au goût du jour, au goût.pdf.

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