Quand le rhume nous attrape

Chronique du 25 octobre 2017

Chère auditrice, cher auditeur. Est-ce qu’on attrape un rhume, ou est-ce que le rhume nous attrape ?
Par cette question un petit peu rhétorique, j’essaye de dire que notre rapport aux maladies est très marqué par un vocabulaire, un langage, des métaphores qui sont inégales selon les maux.
Il vous semblerait absurde de penser qu’un rhume nous attrape, pourtant on dit bien que le cancer touche une personne.

La question sous-jacente, et elle est récurrente en philosophie, c’est celle de l’importance du langage dans notre façon de concevoir le monde. La médecine est-elle prisonnière de ses métaphores ?
À première vue, et cela a été ma première vue aussi, non. On a envie de penser que notre savoir scientifique est rationnel, détaché des émotions que peuvent nous provoquer les tournures de phrases ou le vocabulaire employé.
Pourtant, et cela a été mon étonnement et le début d’une réflexion, comme le montre un très bel article de Siddhartha Mukherjee, un médecin chercheur en oncologie, dans le New Yorker à la date du 11 septembre dernier, les mots ont leur importance. Et une importance cruciale.
Dans cet article, Mukherjee explique comment nous connaissons aujourd’hui un tournant dans la recherche en matière de cancer. Et j’aimerais tenter de vous expliquer pourquoi ce tournant est philosophique et aussi central dans la recherche scientifique.

Si vous lisez l’article de Mukherjee, vous découvrirez en introduction l’histoire de cette colonisation du lac Michigan par une espèce de moules. Cette espèce est particulièrement invasive dans ce milieu, pourtant là où elle est originaire, en Ukraine, elle ne l’est pas.
Les spécialistes en écologie ne trouveront rien d’anormal là dedans. On sait depuis longtemps qu’un écosystème c’est un jeu compliqué de relations à deux sens. La moule est plus ou moins adaptée dans un environnement et s’y propage plus ou moins selon cet environnement et sa propre action dans cet environnement.

Mais maintenant réfléchissez un instant à notre rapport à la maladie. Nous pensons par exemple toujours les pathogènes comme étant ce que le mot pathogène signifie.
Le terme « pathogène » est trompeur. Il signifie étymologiquement que c’est ce qui forme la souffrance. Pourtant cela ne devrait pas être une qualité intrinsèque d’un agent mais une relation avec un hôte.
Il est tout autant absurde de penser un pathogène comme étant intrinsèquement ce qui rend malade, qu’il est absurde de penser qu’une moule est un puissant colonisateur. Cela n’a pas de sens de parler de maladie ou de colonisation sans parler d’une relation entre un hôte et un agent.

Notre tournant philosophique est là. Jusqu’à présent, on a toujours pensé le cancer comme étant une tumeur porteuse en elle-même de la maladie, alors que nous avons négligé en bonne partie l’aspect relationnel entre une tumeur et un hôte.
D’ailleurs toutes les tumeurs ne mènent pas à des effets sensibles. D’après Mukherjee, les études statistiques montrent qu’il y a pour chaque vie sauvée du cancer de la prostate, environ 30 à 100 hommes qui sont traités inutilement. Mais traiter des dizaines de personnes, cela implique des effets secondaires, des dégradations du niveau de vie, voire même parfois des morts. On se retrouve donc dans une situation absurde où l’on surdiagnostique, où l’on traite systématiquement alors que statistiquement et rationnellement cela fait plus de mal que de bien. Et cette situation est valable pour tous les cancers les plus dépistés, comme le cancer du sein ou du colon.
Cela vient du fait que diagnostiquer des patients sains et diagnostiquer des patients qui présentent des symptômes, ça n’est pas pareil. Les premiers ont évidemment moins de chances d’être malades que les seconds.
Ça n’est finalement que depuis quelques décennies que l’on commence à prendre au sérieux le fait que l’on doit étudier les maladies cancéreuses sur le plan de relations entre hôtes et tumeurs. La différence va du tout au tout. On se rend compte qu’une large part de la population est porteuse de cellules cancéreuses sans que cela ne vienne perturber leur bien être.

J’arrive maintenant au bout de ma chronique. Essayons de garder en tête que notre façon de communiquer a de l’importance. Que les mots choisis sont porteurs d’un message même lorsque l’on prétend l’ignorer.
Si cela est vrai dans la vie courante, ça l’est aussi en science, ça l’est aussi en philosophie. Et ne croyez pas que le jeu des métaphores est propre à la médecine, elles sont présentes dans tous les domaines scientifiques et sont essentielles à la communication.
En fait, c’est le mode normal de développement des connaissances. Il faut passer par de tels biais pour arriver à appréhender des problèmes plus difficiles que ce que l’on saurait faire autrement.
Et donc, oui, en science on fait de la communication, parce que la science c’est une affaire d’hommes et de femmes qui sont dans un contexte culturel particulier dans le temps et l’espace. On ne peut pas avoir de rétrospective sur notre savoir sans avoir de rétrospective sur les murs de nos palais savants.

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