Sécurité irrationnelle

Chronique du 4 octobre 2017

Chère auditrice, cher auditeur. Le thème de cette semaine est l’état d’urgence. Alors bien sûr, je me suis rendu compte pendant l’écriture de cette chronique que ma chronique précédente, traitant de la notion de risque et de hasard, aurait très bien convenu.
Cependant, heureusement pour moi, il y a de nombreuses choses à dire, et à redire, au sujet de l’état d’urgence. En fait cet état d’urgence m’étonne. Et ce qui m’a même encore plus étonné lors de ma réflexion, c’est que ce qui cloche dans l’état d’urgence ressemble beaucoup à ce qui cloche dans un autre sujet. Et cet autre sujet, c’est notre crise climatique.
L’état d’urgence, il s’est immiscé partout, il provoque en nous des réactions multiples. L’homme politique y est contraint. L’état d’urgence, c’est en fait celui de nos émotions. Il sème en nous le doute et la méfiance.
Le climat provoque lui une résilience générale. La méfiance est cette fois-ci dirigée vers les scientifiques.

Les scientifiques sont pourtant tout à fait unanimes, et ce depuis des années, quant au fait que le climat change brutalement, dangereusement et à nos périls. Bien que les marchands de doute ne cessent d’inventer de nouveaux produits usurpateurs du savoir, notre entendement devrait entendre le son des vents à venir.
Il se présente à moi une étrange dissonance. D’une part, notre confiance envers les outils technologiques fondés sur le savoir scientifique, s’accroit : qui aujourd’hui refuse d’utiliser la moindre technologie comme la téléphonie ?
D’autre part, et de façon paradoxale, notre méfiance envers la connaissance scientifique elle-même est tout autant accrue.
Comment se fait-il que la science soit isolée, recroquevillée, alors qu’elle est au plus proche de nous ?

Pour traiter cette crise de confiance en le temps qui m’est donné, je ne vais pas me contenter de lister des savoirs scientifiques afin de montrer que nous savons des choses. Parce qu’en fait, il ne s’agit pas tellement de ce que nous savons, mais de notre rapport à ce que nous savons.
C’est souvent ce rapport au savoir qui est difficile. Dans le cas du climat, c’est notre rapport aux scientifiques. Dans le cas de l’état d’urgence, c’est notre rapport au risque terroriste, qui est déjà en lui-même difficile à appréhender.
Le mathématicien Thurston décrivait son travail de mathématicien comme étant la recherche de l’amélioration de la compréhension humaine des mathématiques. On est bien loin d’une description de l’activité mathématicienne comme étant celle de la recherche de preuves.
Tout autant que les mathématiques ne sont pas réductibles à la recherche de preuves,
la science ne fait pas qu’établir du savoir, elle a pour vocation de faire savoir.
Une question difficile est alors la suivante. La science a-t-elle failli à son objectif de diffusion des savoirs ?
Ce qui est certain, c’est que des efforts sont fournis. La semaine prochaine, par exemple, il y aura la Fête de la Science qui sera célébrée dans de nombreux lieux scientifiques. Cette fête a pour vocation de communiquer la Science, la partager. Intégrer le citoyen dans le monde si particulier qu’est le monde scientifique.
Ces actions sont essentielles pour maintenir le lien, parfois fragile, qui existe entre la société et la science.
Malheureusement, ces activités sont encore anecdotiques. Mais si les scientifiques ne s’en emparent pas, à qui les laisse-t-on ? C’est bien là le problème que j’aimerais soulever et que vous ayez à l’esprit. Si ce n’est pas le scientifique qui communique sa recherche, alors la parole scientifique normalement vulgarisée devient simplement vulgaire. Elle devient vide de contenu scientifique, vide de vérité.

Quel rapport avec l’état d’urgence, me direz-vous ? Regardez comment la figure savante s’est elle aussi éclipsée.
Que savons-nous de l’état d’urgence ? Tout d’abord, qu’il n’y a plus d’urgence. Quoiqu’on en pense, nous vivons notre quotidien depuis maintenant près de deux ans alors même que nous sommes inscrits dans une politique urgentiste.
Mais que savons-nous de l’état d’urgence en tant qu’action ? Presque rien. Nous ne savons rien de l’efficacité, et j’entends par là, la mesure précise de la différence faite par les mesures exceptionnelles, que cette différence soit positive ou négative. Combien ont souffert de ces mesures ? L’état d’urgence est-il globalement une protection ou une offense à nos libertés ?
Ce sont des questions de savoir. Pourquoi ne savons-nous pas ? Où sont donc passés les savants de ces questions ? Ces questions ne sont pas traitées parce que la figure des savants a largement cédé sa place.

L’état d’urgence fait régence. Rendons à la République ce qui lui appartient. La République, dans son étymologie, signifie la « chose publique ». Mais la chose publique n’est pas uniquement politique, elle est aussi savante.
Il n’y a plus de citoyenneté dans un pays où le savoir scientifique, le savoir politique, sont absentés, effacés. Faisons état de la nécessité, et non de l’urgence, de nous protéger face à l’obscurantisme, de quelque nature qu’il soit.

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