Signe de vie

Chronique du 4 avril 2018.

Chère auditrice, cher auditeur. Je vous emmène cette semaine dans la forêt amazonienne. Aujourd’hui j’aimerais aborder quelques points très intéressants d’un livre, il s’agit de Comment pensent les forêts de Eduardo Kohn, publié chez Zones Sensibles.

Eduardo Kohn est anthropologue, et il a passé un grand temps de sa vie à étudier un peuple amazonien, appelé Runa. L’étude anthropologique de ce peuple est vraiment très stimulante, mais ce dont j’aimerais vous parler aujourd’hui c’est plutôt de la thèse philosophique que propose Kohn dans son livre.
Pour comprendre cette thèse, il faut en comprendre les motivations. Les Runa ont une approche de la vie qui très différente de la notre, du fait qu’ils ont à rendre compte de leurs multiples relations avec la forêt, et j’entends par là l’ensemble de la faune et de la flore se situant en Amazonie auprès de ce peuple.

Cette thèse essaye de répondre à la question : qu’est-ce que la vie ? Avant de vous donner son énoncé, j’aimerais ajouter que c’est une question assez délicate. Nous avons l’habitude de considérer que ce qui est vivant est ce qui relève de processus biologiques relativement précis. Il faut donc accepter un instant d’appréhender une approche différente de la question. Je ne vous cache pas qu’à ma première lecture, j’ai été très surpris et même assez sceptique. Mais progressivement, je me suis rendu compte qu’il ne s’agit pas là de répondre par une théorie scientifique, ou même vraisemblable, mais de proposer une thèse philosophique permettant de rendre compte des actions de ce peuple.
Il s’agit en fait pour Eduardo Kohn d’avoir les outils pour mener à bien une étude anthropologique qu’il qualifie « au-delà de l’Homme ».

Quelque chose d’assez classique en anthropologie, c’est d’étudier des sociétés dites traditionnelles selon des perspectives sociales et culturelles. On indique comment telle population se structure socialement, par exemple qui dirige quoi, et puis on indique quels sont les moteurs culturels et savants. Cette étude est limitée à l’Homme, dans le sens où elle ne s’adresse qu’à l’étude des individus humains de cette population, sans se préoccuper de la structuration entre les Hommes et le reste de la nature, si ce n’est par exemple en soulignant le rôle de la chasse ou de la cueillette.
Cette première approche sur l’anthropologie n’est pas désuète ou à rejeter. Mais malheureusement elle mène à des situations, comme dans le cas des Runa en Amazonie, où on n’arrive plus à étudier la population considérée sans détruire considérablement son authenticité.

J’en arrive maintenant à la thèse. Je ne peux malheureusement que la résumer, de façon j’espère pas trop trompeuse, mais je vous invite évidemment à vous plonger dans ce livre qui est superbe.
La thèse est la suivante : la vie est sémiotique. « Sémiotique » cela signifie ce qui relève de l’étude des signes, des symboles et de leurs significations. Pour aborder ces questions, Eduardo Kohn fait une utilisation de la philosophie de Charles Peirce, qui a largement contribué à la sémiologie.
L’idée, c’est la suivante. Ce qui est vivant, c’est ce qui entre en relation avec les signes, les symboles et les indices dans le monde. Par exemple, un chien peut appréhender un indice comme le bruit du vent, il peut également produire des signes, par exemple en aboyant. Il s’agit en fait ici de dire que ce qui est vivant, est ce qui cherche à interagir avec son environnement par le biais de la sémiotique.
Les cailloux ne sont pas vivants, mais par exemple les arbres le sont. Ils sont vivants car ils peuvent interpréter des indices, comme lorsqu’ils doivent réagir selon la saison climatique.

Ce qui rend cette thèse très intéressante à l’étude anthropologique des Runa, c’est que ce peuple est largement constitué autour de considérations sémiotiques.
Par exemple, le terme puma chez les Runa désigne le fait d’être prédateur. Ce mot, qui malheureusement désigne chez nous un animal particulier, bien que prédateur, désigne en fait la relation de prédation : est puma ce qui est prédateur d’une proie. Un animal porte ce nom, il s’agit du jaguar, qui est considéré chez les Runa comme le prédateur par excellence.
Quelque chose qui m’a piqué de curiosité, c’est qu’un Runa peut, et en fait doit être, lui-même puma. L’idée c’est que si on est une proie, alors on devient objet aux yeux du prédateur. Mais cet objet perd alors sa qualité de vivant. Cette idée de devenir objet, est indissociable de la sémiotique : c’est selon les signes et symboles que l’on produit que l’on devient ou non vivant. C’est quelque chose qui explique bien l’idée de la chasse, et même sa condition de possibilité chez les Runa.

Parce que la chasse n’est pas quelque chose d’a priori évident dans ce contexte. Si les animaux sont des êtres vivants au même statut que l’Homme, alors comment justifier le fait d’en tuer ? La réponse, c’est qu’en étant puma l’animal chassé devient chose dans la relation proie-prédateur, et il perd alors sa qualité d’être vivant.
C’est une raison très forte pour pousser l’anthropologie à penser « au-delà de l’Homme » comme le propose Kohn. Il s’agit d’étudier avec précision ce qui n’est pas humain, pour comprendre les mécanismes philosophiques profonds des sociétés non occidentalisées.

Il y a vraiment beaucoup d’autres choses que j’aimerais mentionner. Comme le fait que le terme Runa ne désigne en fait pas un peuple et que ce peuple n’a pas de nom s’auto-désignant, ou encore le fait qu’un Runa doit être puma mais aussi Blanc, parce que ce peuple s’est largement reconstruit avec son  histoire coloniale.
Mais j’aimerais aussi aborder des questions moins anthropologiques, mais toujours liées à la sémiotique. Ça sera peut-être pour une prochaine fois.

Références

Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts, Zones Sensibles, 2017.

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