Trame de l’âme

Chère auditrice, cher auditeur.
C’est un sentiment étrange que celui du soi. La contemplation des nuages finit toujours par me faire contempler ce sentiment que j’ai du moi, de l’existence de ma conscience dans le bain des sensations physiques externes. Je ressens d’autant plus cet étonnement lorsque je m’aperçois que mon bras, ma chaire, se meut à la seule pensée de le mouvoir, ou plutôt de me mouvoir. Je peux contrôler chaque petit muscle à ma connaissance d’une façon fort mystérieuse, une sorte d’emprise à distance sur une machine qui accepte cette hiérarchie.
Ce sentiment étrange est accompagné de questions difficiles. Qu’est-ce que la conscience ? que la matérialité ? que l’emprise physique sur l’âme  ? et que l’emprise de l’âme sur la chaire ?

Ces questions baignent elles-mêmes dans un nombre trop important d’influences extérieures. Nos croyances matérialistes et matérialités croyantes viennent empiéter sur la question de l’âme qui devient la question du salut. Nous nous refusons à penser l’âme de façon totalement mécaniste, et en même temps nous nous obstinons dans une impasse où nous agissons matériellement sur notre esprit.
La prise d’un remontant, d’un anti-depresseur, d’un psychotrope, ou bien même d’un simple café. Ce sont d’autant de façons que d’agir sur l’âme physiquement. Cette action traduit donc bien un rapport mécaniste que nous avons avec nous même. Nous apprécions et embrassons la possibilité d’influer sur nos pensées par la simple prise de substances.
Mais la croyance d’un au-delà du corps, d’une immatérialité spirituelle, d’une incompatibilité de l’âme avec la terre, nous fait penser et attester que notre âme est bien plus que le gras blanc et gris de notre cerveau.

Nous faisons donc constat de cette tension importante. Plutôt que de nous apitoyer sur un constat occidental, cherchons plutôt à saisir de quelle façon une telle tension a pu advenir. Le livre de Carl Zimmer, Et l’âme devint chair, publié chez le petit éditeur belge Zones sensibles, propose un cadre de réflexion historique fort intéressant.
C’est un traitement de l’histoire que j’aime appeler par petites touches. On dresse un premier tableau historique qui évolue décennie par décennie de façon fine et progressive. De sorte que l’on ressent la progression historique et non pas des évènements historiques.

Le XVIIe siècle anglais, c’est le cercle d’Oxford, la Royal Society, les révolutions religieuses, les changements de constitutions. La place du roi et la place du parlement sont en balance. Il y a la nécessité d’arriver à concilier la religion, l’affaire publique, la royauté, la démocratie. La solution qui s’avance est celle d’un roi chrétien qui porte le poids religieux, transcendant, et le parlement qui porte le poids des décisions matérielles, du peuple.
Le XVIIe siècle anglais, c’est aussi Thomas Willis. Début de carrière d’un invisible qui par la suite est devenu le médecin le plus célèbre et désiré d’Angleterre. Il n’a pas moins que déplacé la localisation de l’esprit vers le cerveau.
La constitution du concept d’âme chez Willis est de sorte à ce qu’il y ait en fait deux : l’âme sensitive qui est située dans le cerveau et qui est influencée par le monde physique, et l’âme rationnelle qui est celle qui pense selon ce que l’âme matérielle lui fournit. L’âme sensitive est matérielle et englobe les nerfs et le cerveau, tandis que l’âme rationnelle est immatérielle et immortelle.
C’est une séparation qui n’explique pas comment une âme matérielle peut discuter avec une âme immatérielle, mais elle situe, de la même façon que la constitution anglaise, l’âme comme un tout divisé en deux fonctions. L’une dépendante des fluctuations du monde physique imparfait, et l’autre immortelle et répondant à dieu seulement.

Cependant, il est intéressant de noter que toutes les caractéristiques de l’âme rationnelle que Willis étudie se sont en fait retrouvées être des fonctions tout à fait matérielles et aujourd’hui étudiées par les scientifiques matérialistes.
La prise d’un anti-dépresseur n’est jamais qu’une action chimique sur le cerveau, avec pour but de mieux réguler la gestion de certaines émotions que l’on aimerait pourtant voir appartenir à l’âme immatérielle. Un traitement par la discussion avec un thérapeute est pensé comme étant une reconstruction de certaines fonctions du cerveau, une sorte de brassage de plombier qui changerait la façon dont le cerveau calcule son malheur.

Je ne pense pas qu’il faille sombrer dans une abysse de dispute entre la matérialité et l’immatérialité de l’âme. Le propre d’une bonne réponse serait de produire une synthèse des deux possibilités. Il faudrait accepter d’entrevoir la possibilité d’un mécanisme simultanément immatériel et matériel.
Une telle chose nous paraît totalement étrangère et fantastique car elle nous demande de sortir de notre culture et de ce que nous avons incorporé comme interprétations du savoir scientifique.

Mais cela ne nous a-t-il pas également paru fantastique que le temps soit un phénomène dépendant de l’observateur ? Que le mécanisme faisant fonctionner l’ADN permet de synthétiser la pensée darwinienne et lamarckienne de l’évolution ? Qu’il soit possible de s’émouvoir à distance par le biais d’une technologie complexe telle que le SMS ?
Si le livre Et l’âme devint chair est passionnant, c’est aussi parce qu’il explique en détail ce qui nous a poussé à nous mettre dans une boîte de pensée matérialiste. Le mécanisme de Descartes continue donc aujourd’hui de nous passionner sur des questions aussi importantes que celle de la nature de l’âme. Ce live est aussi magnifiquement illustré par des planches historiques de découpes anatomiques du cerveau. Ce sera donc mon conseil de rentrée littéraire : Et l’âme devint chair de Carl Zimmer.

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