Trois millions

Chère auditrice, cher auditeur. C’est peut-être le fantasme le plus actuel de notre époque. La fable la plus commentée par les hommes politiques. Je veux parler de l’intelligence artificielle. Une machine programmée initialement par l’Homme, qui serait capable de mener sa petite vie numérique et de manipuler la vie des Hommes.
Jusqu’à présent dans mes chroniques, j’avais abordé le sujet en signifiant que nous avons bien plus de craintes et d’espérances que ce que nous savons faire. Il n’existe pas d’intelligence artificielle et nous en sommes encore bien loin pour tout un tas de raisons que je ne vais pas réexposer.
Je me permettrai quand même de rappeler que l’une de ces raisons qui me paraît fondamentale est le fait que l’on appelle intelligence tout un tas de stratagèmes pour dissimuler une complexité de calculs. Les ordinateurs peuvent peut-être réussir à reconnaître des photos de chats (ceci dit en passant, après en avoir vu des centaines de milliers, contrairement à nous) mais ils ne peuvent toujours pas dire s’il existe un éléphant rose en Antarctique.

Cette semaine, alors que j’ai lu les livres d’Alexandre Laumonier 6 et 5 tout récemment publiés en format poche par les éditions Seuil, je me vois obligé de réviser ma copie.
Peut-être que dans cette grande discussion qu’est l’intelligence artificielle, nous avons trop vite conclut qu’actuellement une telle chose n’existait pas. Peut-être qu’au lieu de prescrire ce qu’une intelligence artificielle devrait faire, devrions-nous nous demander ce qu’une intelligence artificielle influencerait dans nos vies.

Et si je vous disais que la quasi-totalité des ordres de transactions sur les marchés financiers, j’entends donc par là ce qui se passe à l’endroit où notre argent est manipulé, étaient effectués par des machines ? Et si je vous disais donc que vos emplois, votre argent, les stabilités politiques de la majorité des pays étaient largement régis par des machines dont les opérations ne prennent qu’une centaine de microsecondes ?
Le trading à haute fréquences, ce sont ces opérations financières informatisées à grande vitesse. Elle sont non seulement aujourd’hui majoritaires, mais même écrasantes dans l’évolution des marchés.

Les images de Wall Street avec ses traders faces à des ordinateurs est une farce. Les traders sont aujourd’hui des machines, des algorithmes, programmés par des mathématiciens, informaticiens et autres scientifiques qui ont été happés par la finance.
Des quantités astronomiques d’argent sont échangées, perdues et gagnées par des machines possédées par des banques en seulement quelques secondes. Il y a même une nouvelle forme de crise financière qui est apparue : le mini-krach boursier. Des krach boursiers si courts en durée temporelle qu’ils ne peuvent être dus qu’à des machines.

Mais l’enfer numérique ne s’arrête pas là. Ces machines interagissent car elles se prennent en compte l’une et l’autre. Mais en quelques millisecondes ce sont des quantités énormes de machines qui interagissent des dizaines de fois. Tout un univers en ébullition sans même avoir le temps de cligner un œil. 
Le trading à haute fréquence est largement incompris dans les phénomènes qu’il produit. C’est un monstre sans laisse.

Les marchés financiers, ces anciens parquets, sont devenus eux-même des lieux physiquement imperceptibles. Les marchés sont devenus des baies de serveurs. Les marchés sont même devenus privés.
Où peut-on donc retrouver ce sens perdu de l’économie ?

Je crois qu’il faut repenser la question de l’intelligence artificielle. Il me semble que nous avons beaucoup trop limité la portée de ce terme. Il ne s’agit pas tellement de penser que des machines seront capables un jour de deviner votre couleur préférée, mais de penser que des machines peuvent diriger nos vies au-delà de notre intelligence.
L’intelligence artificielle, cela pourrait très bien être nous. Nous pourrions être les intelligences artificielles, factices et dépassées.

Notre argent, donc autant dire le pouvoir politique, économique et culturel, est géré par autre chose que des humains dans des lieux autres qu’humains.
Nous ne comprenons pas ce qui nous arrive. Nous sommes respirants dans un monde déjà largement dépassé par des actions d’agents siliconés.
Cette chronique, qui a le format de cinq minutes, c’est environ 3 millions de transactions qu’une seule machine de trading à haute fréquence peut produire. Une machine et trois millions d’opérations qui peuvent à elles seules prendre des jours à relire par un seul humain.
Si chaque opération de cette machine nous prenait qu’une seconde à la lire, nous passerions 35 jours à lire ce que cette machine produit en cinq minutes. Nous sommes démunis. Alors nous utilisons des machines pour comprendre ce que les machines font. Et puis, puisque de toute façon nous comprenons les choses trop tard, nous programmons des machines pour réagir en temps réel.
Mais alors ce sont encore plus d’opérations et encore plus de complexité dans le système financier. Les machines ne sont plus que les seules à agir sur un objet dont nous avons délaissé toute possession.

Ce ne sont pas les banques qui sont responsables des marchés financiers. Pas même les machines. C’est une interface que nous avons délaissée à un système ouvert. Nous avançons dans un équilibre de Nash où chaque banque n’a pas intérêt à quitter ce système qui aujourd’hui régit la finance.
Les machines ne sont pas plus conscientes et ne vont évidemment pas arrêter la course.
Mais alors quand est-ce que cela peut s’arrêter ? En contraignant tout le système financier par la réglementation ? Mais qui va réglementer sans être lui-même issu du système ? C’est la corruption.
En attendant le désastre écologique (rappelons au passage que ces baies de serveurs consomment des quantités énormes d’électricité, sans compter ce que l’économie peut provoquer comme désastres écologiques) ? Mais alors qui sera là pour reconstruire un monde différemment ?

L’urgence n’est pas de savoir si des robots vont nous tuer dans notre sommeil. L’urgence n’est pas non plus de comprendre ce qui nous arrive.
Il faut en réalité penser une stratégie alternative. Cela commence bien sûr par comprendre qui sont les tenants d’un système nous dépassant.
Le trading à haute fréquence est digne d’une fiction gigantesque à peine croyable. Mais il s’avère que nous vivons cette fiction et qu’il est temps de mettre fin au rêve, ou plutôt à ce cauchemar.

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