L’aiguillage de la pensée

Après l’étrangeté d’un essai sur le contrôle, je me dirige naturellement vers la tentative d’un essai sur la manipulation. La manipulation des masses, la propagande, le mensonge d’État. Ce sont des expressions que nous connaissons, qui nous effraient également.
Le fait est que notre premier sentiment face à ces expressions, ces menaces, est celui d’un éloignement. Les conspirations c’est ce qu’on voit dans les films, dans les séries télévisées. Comment penser aujourd’hui que l’on puisse, dans un état républicain comme le nôtre, être sujets à d’importantes manipulations ?

Un premier exemple qui me semble pertinent pour répondre à cette première question est celui de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Ce conflit militarisé qui a abouti à l’annexion de la Crimée a donné lieu à des réactions étonnantes car quasi non-existantes. Après tout, la Russie a pris possession d’un territoire qui n’était pas le sien en ayant positionné des militaires en Ukraine et en ayant fait ensuite jouer l’auto-détermination du peuple en Crimée pour affirmer l’annexion.
Si l’on y réfléchit bien, la Russie a envahit militairement l’Ukraine. Que ça soit pour des raisons légitimes ou non, le fait est là. Mais cette invasion n’a pas été accompagnée d’une guerre mondiale : aucun autre pays ne s’est joint au conflit.
Non pas qu’il me semble que le reste du monde œuvre à la paix, il me semble plutôt que la Russie a réussi à convaincre que l’on n’était pas en guerre. L’absence de moyen d’identification de ses soldats (ce qui est illégal) a par exemple participé à la confusion de la situation. Comment déclencher une guerre si l’on n’est pas certain de son ennemi ? On a également constaté une large vague des, maintenant appelées, fake news sur les réseaux sociaux et autres mensonges et manipulations afin de convaincre l’opinion publique que l’on n’était pas en guerre.
Nous avons donc bien été manipulés. D’une façon surprenante, car là où on pense initialement le sentiment de manipulation comme celui d’agression, ici il s’agissait de manipuler pour empêcher une guerre.

On constate également, que ça soit avec cet exemple ou d’autres plus récents et connus, comme les diverses manipulations qui ont eu lieu lors des élections américaines et de la sortie de l’Europe chez les anglo-saxons, toutes deux en 2016, qu’à chaque fois, il ne s’agissait pas de convaincre brutalement. On ne parle d’ailleurs plus de mensonge mais de fake news.
Littéralement, une fake news n’est pas une « fausse nouvelle » mais plutôt une nouvelle qui n’en n’est pas une. L’adjectif fake en anglais désigne l’usurpation plutôt que la fausseté. C’est là un affaiblissement par rapport à la mauvaise traduction habituelle qui est pourtant cruciale.
Usurper, ce n’est pas exactement mentir. C’est orienter différemment, c’est manipuler de l’information dans un sens qui n’est pas considéré comme étant celui qui rend bien compte.

Il m’apparaît donc que la grande difficulté à penser la manipulation est d’arriver à penser qui fait quoi et par quels moyens. Le fait est que culturellement nous avons largement pris pour principe que faire c’est avoir une stratégie et la mettre en œuvre. C’est là une compréhension complotiste de la manipulation : un certain groupe de personnes a un projet qui est caché et mis en œuvre au bénéfice spécifique de ce groupe.
En suivant une lecture que j’ai faite de Faire de Tim Ingold, il me semble que repenser la façon dont on approche la question de ce que c’est que faire permet de mieux comprendre les subtilités des mécanismes des manipulations. Il faut arriver à quitter le paradigme dominant du complot pour arriver à rendre compte de toutes ces situations de manipulations où il n’y a pas eu complot.

La thèse défendue par Ingold est que faire ce n’est pas avoir a priori un projet qui est mis en acte et réalisé après la confection dudit projet. Faire, c’est laisser le projet abstrait et la confection s’influencer l’un l’autre. C’est ne plus croire qu’il y a une stratégie initiale détaillée qui est parfaitement mise en œuvre par la suite. C’est prendre au sérieux le fait « qu’en pratique c’est plus difficile que sur papier ».
Les artisans sont l’exemple facile. Les cathédrales n’ont pas été construites selon des plans d’architectes ultra détaillés mais selon les pierres qui étaient présentes, les dimensions des troncs d’arbres, les volontés des artisans.

En réalité, cela est aussi vrai dans des pratiques beaucoup plus « intellectuelles ». Les mathématiciens ou philosophes savent bien que l’on ne fait pas de nouvelles choses par des approches abstraites, mais qu’il faut aller au contact du sujet, des exemples. Qu’il faut aussi écrire pour avancer, qu’il faut parfois dessiner ou enseigner. Ce n’est pas nouveau qu’enseigner un sujet permet de mieux le comprendre. C’est parce que faire, ce n’est pas la même chose que la pré-conception dans quelque activité que ce soit. C’est d’ailleurs aussi surement pourquoi bien des enseignements sont difficiles à l’école : la tactique d’apprentissage par la théorie et ensuite par la pratique ne fait pas sens.

Pour en revenir à la manipulation dans l’affaire Russe, il ne s’agissait pas tellement de scander haut et fort « vous n’êtes pas en guerre » et d’acheter des espaces publicitaires pour le faire entendre sur Facebook. C’était beaucoup plus subtile que cela. En cachant l’identité nationale des soldats, en maintenant une confusion sur la légalité, cela nous a désarmés au plus profond de nous-mêmes, sans avoir eu à dire quoique ce soit sur ce que l’on devait savoir et comprendre.
C’est aussi ce que l’on a constaté sur les manipulations au sujet des élections. L’achat de faux comptes et de faux commentaires sur les réseaux sociaux permet de rendre faussement populaire une opinion ou une publication. La rendre faussement populaire permet de la rendre véritablement populaire : des phénomènes de seuils permettent à des publications connues par ailleurs d’arriver sur votre fil sans que vous ne vous en doutiez. La multiplication de telles opinions influence aussi par la suite les vôtres, comme des techniques publicitaires. D’ailleurs, le rôle des publicités n’est pas de vous faire acheter instantanément, mais de rendre l’idée d’acheter ou d’adhérer plus acceptable que vous ne le pensiez.

Penser le faire comme une activité de réciprocité entre l’esprit et le corps, c’est là une idée très forte. Mais on ne peut que constater la rareté de cette opinion. Cela vient peut-être du fait que dans la philosophie occidentale, l’esprit et le corps sont toujours opposés et valorisés différemment. Le travail de l’esprit est le plus pur, le plus honorant (« L’honneur de l’esprit humain » dit-on). Le travail du corps est moins véritable, plus superficiel. C’est le travail de l’imposture, le travail ingrat.
Derrière l’idée de grande manipulation se cache une certaine admiration. Arriver à manipuler des masses, c’est un exploit de l’esprit. Car si les véritables exploits doivent être de l’âme, il devient trop difficile d’accepter l’idée qu’une véritable manipulation est tout autant technique que théorique.

L’idée est que la matérialité est aussi une façon de manipuler, voici un autre exemple. Bien sûr, j’aurais pu parler des nudges et autres attrapes-mouches constamment présentés lors de cette question. Mais un phénomène qui m’intéresse plus est le suivant.
Toute personne ayant déjà écrit un manuscrit un peu long sait qu’à partir d’un certain moment, on ne dicte plus ce qu’on veut écrire, mais le manuscrit lui-même se met à dicter ce qu’il faut écrire. La continuité logique de l’écriture fait que l’on est un peu dépossédés de la possibilité de décider. Tout comme le bâtisseur de cathédrales n’a pas le choix que de construire selon les pierres qu’il a, la réflexion intellectuelle se trouve influencé par le modèle même d’écriture. Écrire un projet de thèse c’est penser très différemment son sujet que lors de l’écriture d’un article. Écrire un cours, c’est encore une autre façon de le penser.

Les réseaux sociaux ont instauré, et imposé, un nouveau mode d’écriture. Dans quelle mesure ont-ils façonnés la façon dont nous pensons ? Aujourd’hui, l’information se pense dans la minute, par tranche de tweet de quelques dizaines de caractères. L’information se pense par une image choc.
L’intellectuel se pense par les threads et autres posts long-format. Toute pensée est linéarisée au possible.

Aujourd’hui, on ne sait plus penser autrement que par défilement du pouce. J’ai été étonné de constater à quel point il est devenu difficile d’expliciter une réflexion qui ne se lit pas de haut en bas. De voir à quel point la juxtaposition est devenue difficile là où on l’on exige maintenant que chaque phrase soit indépendamment compréhensible et liée à la phrase qui précède et lie la phrase qui suit. La pensée est devenue un chemin de fer sans embranchement possible. C’est peut-être là la plus grande manipulation de l’esprit que de lui faire croire qu’il doit rester dans le wagon.

1 réflexion sur « L’aiguillage de la pensée »

  1. Tout à fait d’accord sur la réflexion comme processus et sur l’influence de l’écriture. Je dirai aussi que écrire un projet ou une réflexion n’est pas la même chose que de le présenter et de l’argumenter à l’oral (car cette fois ci l’auditeur entre forcément dans le processus ; j’ai l’impression que la réflexion par/avec l’oral n’emprunte pas tout à fait les mêmes chemins qu’à l’écrit).
    ET aussi tout à fait d’accord sur la simplification de la pensée dans les réseaux sociaux malheureusement… Je me demande si cela n’a pas des conséquences dans la vie quotidienne et professionnelle : on nous demande toujours plus de résumer la pensée (ex : le concours “ma thèse en 180 secondes”)

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