Doutons, des complots

Chronique du 29 novembre 2017

Chère auditrice, cher auditeur. Ou … l’êtes-vous ? Êtes-vous ce que vous prétendez être ? Un sentiment de soupçon, de doute, m’emplit et me torture ce matin.
Cette semaine nous allons nous aventurer sur les chemins du complot.

Des complots, il y en a et nous en connaissons. Qu’il s’agisse de secrets d’État ou de pures fictions, on regroupe sous le terme de complot des choses différentes.
À chaque fois, ce qui est caractérisant, c’est une vision des évènements selon laquelle un petit groupe d’individus, agissant dans l’ombre, manipule le grand nombre.
Ce qui va nous intéresser aujourd’hui, ce sont ces théories du complot qui sont fausses. Qui n’ont pour base que des spéculations venant d’un petit nombre d’individus, je les appellerai les conspirationnistes.
La première chose qui m’interpelle, lorsque l’on parle de conspirationnistes, c’est de la grande confiance avec laquelle on les désigne comme tels. Il y a-t-il quelque chose d’unique qui distingue le théoricien du complot ?

Le conspirationniste doute. Il n’accepte pas les récits tels qu’ils lui sont donnés.
En fait, il est plutôt sain de douter. C’est en doutant que l’on peut lever le voile des a priori. Le doute, c’est aussi le début d’une démarche scientifique.
En revanche, le conspirationniste ne doute pas de la même façon qu’un scientifique. Mathias Girel (maître de conférence au département de philosophie à l’ENS), écrit dans Agnotologie : mode d’emploi (2013) « [Le conspirationniste] voit partout les traces d’un complot destiné à dissimuler à la plupart des contemporains, sauf à lui-même, les rouages secrets de ce monde. »
Les théories du complot souffrent bien souvent d’un défaut ironique : elles ne doutent pas assez d’elles-mêmes. Alors que le conspirationniste croit douter de la réalité qui lui est proposée, il ne doute en fait pas assez de la réalité qu’il propose lui-même.

Si les complots sont possibles, c’est parce que l’ignorance existe. L’étude philosophique de l’ignorance porte un nom, c’est l’agnotologie.
L’ignorance n’est pas seulement le manque de connaissance. Ce n’est pas du « non quelque chose », puisque c’est déjà quelque chose. Et puisque l’ignorance est quelque chose, elle peut être produite.
La production d’ignorance peut avoir deux origines. Une première, tout à fait saine, venant par exemple des programmes scientifiques. Un programme scientifique souligne quelles sont les choses que l’on ne sait pas, mais qu’on aimerait bien connaître. Elle produit donc l’ignorance actuelle sur un sujet. Une deuxième source, moins souhaitable, est quant à elle, un produit au but plus sombre. Elle peut avoir pour but de rendre inopérante une connaissance, de contrôler ce qui peut se savoir par le grand nombre.
Cette deuxième classe d’ignorance, c’est par exemple celle produite lorsque l’on cherche à mettre du doute dans l’objectif de manipuler. C’est ce qui s’est passé dans les années 50 lorsque l’industrie du tabac a manipulé les connaissances scientifiques pour défendre la thèse d’un tabac non cancérigène.

La question que je me pose maintenant, c’est celle de savoir si les théories du complot peuvent nous apporter quelque chose. Peut-on les analyser sans avoir un regard condescendant ?
Il me semble que oui. En doutant des théories du complot, on peut voir émerger des questions tout à fait légitimes, et souvent bien plus scientifiques que l’on n’aurait pu l’espérer.
Prenons le cas de la théorie d’une Terre plate. Doutons de cette théorie. Mieux, doutons de la forme de la Terre. Quels sont les moyens de comprendre la forme de la Terre, à partir de notre expérience personnelle ? Voilà une question digne d’intérêt.
Si vous me répondez que les expériences antiques suffisent. Vous vous trompez. Ces expériences montrent que la Terre est courbée à certains endroits, mais ne permettent pas de conclure directement qu’elle est ronde, pourquoi n’aurait-elle pas, par exemple, la forme d’un donut ? Il y a donc bien une question difficile, que l’on ne peut pas simplement écarter au nom du ridicule des théories du complot.

Il y a un dernier point qui me paraît philosophiquement intéressant.
Quant on regarde de près la stratégie mise en œuvre par l’industrie du tabac dans les années 50, on se rend compte qu’ils tentaient de profiter de l’ignorance des scientifiques pour faire croire à une ignorance totale des scientifiques.
Par exemple, ils remettaient en doutent les conclusions des études statistiques. Notamment en insistant sur la fameuse distinction entre corrélation et causalité.
Bien sûr, avec le regard scientifique, tout cela était ridicule. Mais il me semble que des questions philosophiquement intéressantes sont quand même posées.

Au nom de quoi la science peut-elle donner des vérités ? Cette question, c’est celle de la méthode et de sa légitimité. En faisant une étude minutieuse, on se rend compte que la méthode scientifique n’existe pas, ou du moins que les scientifiques ne partagent pas une méthode unique. C’est une pure fiction.
Il y a donc un travail philosophique sérieux à produire pour défendre la valeur de la science.
Nous avons des attentes exorbitantes sur ce que doivent pouvoir faire les scientifiques. Et ces attentes, comme celle par exemple d’un savoir absolument certain, ne peuvent pas être remplies par les scientifiques, parce que cela est tout bonnement impossible.
Ainsi, on commence à voir une explication sur les tensions entre la communauté scientifique et le grand public. Le grand public a des attentes trop grandes, et la communauté scientifique doit cependant se justifier de ses besoins en financements et en reconnaissance pour continuer d’avancer.
Le dialogue honnête est donc terriblement difficile à mener. C’est peut-être là, un des buts à donner à la philosophie des sciences, aux sciences sociales. Rétablir le dialogue, expliquer les méthodes, permettre de revoir les attentes de façon saine.

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