Économie humaine

Chère auditrice, cher auditeur. Cette semaine, j’aimerais parler d’un livre paru aux Editions Rue d’Ulm, il s’intitule Repenser l’immigration en France et il a été signé par Hillel Rapoport, qui est entre autres professeur à l’École d’économie de Paris.
Ce livre est en fait une analyse économique de l’immigration en France avec en objectif d’éclairer la décision politique.

Bon, je ne suis pas économiste. Je ne suis pas non plus géographe. Mais il n’empêche que plusieurs éléments dans ce livre m’ont donné envie de rebondir.

Tout d’abord, il n’échappe à personne qu’aujourd’hui l’économie est une science humaine mathématisée. J’entends par là que ses sujets sont des humanités, et qu’elle utilise largement des outils mathématiques pour construire son discours.
C’est quelque chose qui ne va pas de soi. Je sais qu’aujourd’hui la quasi-totalité des sciences humaines utilisent, par exemple, des études statistiques. Mais quelles sont les attentes qu’ont ces sciences envers l’outil statistique ?

C’est là une question relativement honnête que je formule. Je ne suis pas certain de savoir dans quel objectif les sciences humaines utilisent les mathématiques. Est-ce par un souci de reconnaissance institutionnelle ? Il est clair qu’aujourd’hui on pense les mathématiques comme un gage de rigueur.
Ceci dit, je pense qu’il y a un effet plus subtile qui fait qu’on voit un véritable engouement pour l’utilisation des mathématiques.

Cette utilisation, notons-le, ne porte pas sur toutes les mathématiques à notre disposition. Elles se concentrent en fait sur les outils les plus quantitatifs : les statistiques, l’analyse, les probabilités. Ce sont des domaines où on traite des données numériques de sorte à obtenir d’autres quantités numériques.
Quoi de mieux que des nombres pour tout comparer ? C’est là la principale critique que j’aimerais formuler aujourd’hui.

Les nombres servent à tout. On compte sans arrêt et on compare des nombres sans arrêt. Je ne dis pas que c’est une mauvaise chose, je dis que c’est assez étonnant. Pourquoi, après tout, les nombres seraient-ils ce qu’il y a de mieux pour penser ?
En matière de décision politique, on a une panoplie d’indicateurs et de mesures pour nous expliquer que telle décision politique va avoir telle influence et qu’elle sera bonne ou mauvaise en raison de l’évolution de telle quantité. Prenez le PIB par exemple. Le Produit Intérieur Brut est l’une des données que l’on entend le plus lorsqu’il s’agit de discuter de décisions économiques. La progression du PIB, c’est ce qu’on appelle la croissance. Mais pourquoi la croissance est-elle méliorative ? Pourquoi l’augmentation d’un nombre, dont l’évaluation est très obscure et, en fait, hautement politique, est-il un fait à scruter dans une analyse économique ?

Dans le livre Repenser l’immigration en France, on y parle PIB, on y parle salaire moyen, on y parle taux de chômage. C’est normal, après tout on attend de ce livre une analyse économique de l’immigration en France. Mais comment cette analyse est-elle épistémologiquement pensée ?

Cette question sur l’épistémologie de l’économie, c’est-à-dire littéralement la logique du discours économique, est centrale chez les économistes même. Ils savent très bien qu’ils ont affaire à des discours parfois contradictoires, et dont la résolution des paradoxes est un moteur dans la recherche économique.
En tant que matheux, j’ai toujours été tiraillé dans mon sentiment. D’une part, je ne pouvais qu’approuver l’utilisation d’outils mathématiques bien fondés. D’autre part, j’ai rapidement eu la sensation d’une véritable tension entre ce que les mathématiques nous disent, et ce qu’on fait dire de force aux mathématiques.

Un cas d’école pour ce genre de question, et que tout bon statisticien a appris très vite, c’est par exemple qu’il ne faut pas confondre causalité et corrélation. Une étude statistique peut montrer que deux variables évoluent de façon très corrélées (on pensera par exemple au nombre de filles qui naissent et au nombre de garçons qui naissent chaque jour), sans pour autant que l’une définisse l’autre dans un rapport de cause à effet.
Alors, bien sûr, dans une telle analyse économique, ces différences entre le corrélé et le causal sont prises très au sérieux. Mais c’est un démon que seul le scientifique connaît bien. Qui dit que l’homme politique à qui ce genre d’études sont adressées, aura la même présence d’esprit de distinguer ce qui relève du corrélé de ce qui relève du causal ?

Pour en revenir à la matière même de ce livre, je crois pouvoir dire sans trop détruire, que la thèse principale est que l’immigration en France est à la fois petite en quantité, petite en qualification des migrants et petite dans sa reconnaissance sociale.
Nous sommes dans un climat politique ou la migration est réduite à son stricte minimum. Donc de fait, on profite très peu d’immigration d’intellectuels, d’artistes, d’ingénieurs et, plus généralement, de tous ces profils qualifiés. Cela fait monter le sentiment d’une migration pauvre et donc néfaste à la société. Réduisant encore de fait la migration permise, et donc on rentre dans un cycle néfaste.

Il y a un point intéressant qui a été relevé, et sur lequel je crois qu’il faut insister. On parle assez souvent de la fameuse fuite des cerveaux français. Mais cette fuite n’est-elle pas remarquable à cause du fait que nous accueillons trop peu d’intellectuels ? Après tout, les mouvements migratoires des cerveaux est quelque chose d’assez courant et il n’est pas étonnant de voir une partie des français changer de patrie. Mais en empêchant la migration qui viendrait chez nous et renouveler ce capital cérébral, on exacerbe l’impression que les cerveaux français fuient.

Références

Hillel Rapoport, Repenser l’immigration en France, Editions Rue d’Ulm, 2018.

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