Esprit critiqué

Chère auditrice, cher auditeur. Aujourd’hui j’aimerais revenir sur quelque chose que j’ai entendu ce week-end.

Vous me suivez peut-être sur Twitter, j’y ai posté dimanche ce qu’on pourrait appeler timidement un étonnement sur la position d’une agrégée de philosophie. Cette position c’était la suivante : l’esprit critique c’est distinguer le vrai du faux.
Alors j’ai envie d’exercer moi-même mon esprit critique pour montrer pourquoi cette position ne fait pas sens.

Tout d’abord, et c’est ce qui m’inquiète le plus dans cette position, c’est l’idée qu’il y aurait un vrai et un faux. Comme si ce débat philosophique avait été tranché après des milliers d’années de dispute.
Je suis matheux, on pourrait me dire que le vrai et le faux je suis censé connaître. Alors faisons l’espace d’un instant le point sur ce que ça signifie le fait d’avoir une proposition vraie en mathématique.

En mathématiques, une proposition est vraie si elle est démontrable. À cela il faut ajouter le fait, qui est toujours sous-entendu dans la majorité des mathématiques, que démontrable se fait dans un jeu d’axiomes fixés. Ainsi, une proposition est juste si on peut la raccorder à des axiomes premiers par une preuve correcte.
Je n’ai pas envie de détailler plus que ça, parce que l’on va entrer dans des débats sans fin. Mais sachez qu’il est extrêmement rare en mathématiques d’avoir des preuves complètes, c’est quelque chose d’assez utopique, voire même non réellement souhaitable. Mais ce point de vue idéal n’est pas inutile pour notre discussion.

Ainsi l’esprit critique, si j’en suis cette remarque, ça serait réussir à discerner quand une preuve permet ou non de vérifier la véracité d’une proposition. Mais ce point de vue est mauvais car il oublie le fait qu’il y a des axiomes premiers. Et ce n’est pas un détail ! Il n’existe pas de système axiomatique qui soit à la fois évident de sa cohérence et suffisamment grand pour être utile.
Le doute de tout, pour faire une petite référence à Descartes, nous fait aboutir à une prémisse absolument inutile pour trancher la plupart des questions que l’on se pose.

Maintenant, pour en revenir à la position que j’ai écoutée, il était soutenu que les critiques de Kant rentraient dans ce contexte là. Mais c’est une fois de plus faux. Si on prend par exemple la première critique de Kant, la critique de la raison pure, il ne s’agit absolument pas de discuter la véracité des connaissances rationnelles. La critique de la raison pure est basée explicitement sur la question suivante : quelles sont les conditions de possibilité des connaissances ? On parle donc des conditions de possibilité de la réflexion scientifique, et absolument pas de discerner le vrai du faux.
D’ailleurs si cette personne avait pris le temps de lire un peu la première critique, elle aurait trouvé les fameuses antinomies de Kant, qui remettent précisément en cause la notion de vérité absolue.

Maintenant que j’ai expliqué pourquoi cette position est mauvaise, j’aimerais compléter sur pourquoi elle est dangereuse.

Cette personne, en l’occurrence, soutenait qu’il fallait apprendre aux jeunes l’esprit critique pour leur permettre de discerner le vrai du faux. Mais cette conception de la vérité laisse penser qu’il est facile de discerner ce qui est vrai et ce qui est faux. C’est faire croire à des jeunes qu’avec quelques éléments on peut décider de ce qui est à jeter de ce qui ne l’est pas.

Mais la vérité n’est pas toujours vraisemblable. Un mensonge peut être enrobé de vérité. Il est absolument impossible, à partir d’un simple extrait, de décider de la vérité d’une proposition difficile. Est-ce que le boson de Higgs existe ? On serait bien en mal de répondre à cette question, y compris avec toutes les connaissances scientifiques disponibles. On sait que l’on détecte quelque chose qui correspond à l’idée que l’on se faisait du boson de Higgs, mais est-ce lui ?

Enfin, et c’est ce qui m’inquiétait le plus, on entendait la chose suivante. Les fake news serait ces nouvelles fausses dont il faudrait apprendre à débusquer le mensonge. Même chose pour les théories du complot.
Mais je tiens à rappeler que la plupart des révélations comme celles de Snowden, ou plus récemment sur ce qu’on a appelé le dieselgate, ont été invraisemblables au début. Dignes des théories complotistes et pourtant parfaitement justes.
A-t-on vraiment envie d’une société où il ne faudrait jamais dire quelque chose d’invraisemblable ?

Le véritable esprit critique, c’est celui capable de débusquer des erreurs de raisonnement. Il ne s’agit pas d’étudier la vérité, mais d’étudier la cohérence. Est-ce cohérent comme raisonnement ? C’est là l’esprit critique.
L’esprit critique c’est remettre en question les principes premiers que l’on utilise naïvement. Est-ce vrai ce que je prends pour acquis ?

Penser que l’on peut discerner le vrai du faux, c’est penser que l’on sait tout. Mais ça n’est quasiment jamais le cas. En espérant donc que vous ayez aiguisé votre esprit critique, je m’arrête pour aujourd’hui.

L’agrégée de philosophie en question est Claudine Leleux, mais sa personne n’est évidemment pas pertinente pour critiquer sa position. Voici la référence pour l’interview en question.

Un bonus ? On aurait attendu les Lumières pour commencer à réfléchir rationnellement, après s’être séparé de la méchante église.

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