Haka et Pink Floyd

Chère auditrice, cher auditeur. La semaine dernière, je vous proposais de nous interroger sur l’impression de rythme très particulière que l’on pouvait entendre chez Penderecki.
Il s’agissait d’étudier une œuvre contemporaine sans pulsation mais qui donnait pourtant beaucoup de sensations rythmiques différentes. J’avais alors posé la question de la possibilité de réaliser de telles impressions par la langue.

Extrait de Penderecki, Thrénodie pour les victimes d’Hiroshima, Jonny Greenwood Aukso Orchestra 2012.

Ce qui m’a donc fait réfléchir, c’est la chose suivante. Est-il possible de faire produire par un choix particulier de mots une sensation rythmique voulue ?
J’avais évoqué le principe opposé, à savoir quand le rythme s’impose aux mots, comme par exemple en poésie ou dans la plupart des productions littéraires rythmées. En effet, dans ces productions, on peut changer un mot par un autre sans perdre en impression rythmique (en respectant s’il le faut le nombre de syllabes). La contrainte S+7 de l’Oulipo fournissait un tel exemple où ce ne sont pas les mots qui donnent le rythme, mais la structure de la phrase.
J’avais aussi proposé un exemple non littéraire, à savoir un moyen mnémotechnique pour le code morse. Chaque lettre pouvant être souvenue comme étant le motif d’accentuation d’une expression anglaise. Cette fois-ci, c’étaient bien les mots qui imposaient une rythmique porteuse du sens voulu.

Aujourd’hui j’aimerais poursuivre cette réflexion. Il m’est venu à l’esprit cette semaine que le célèbre morceau de Pink Floyd, Atom heart mother, proposait quelque chose qui va dans la direction de ce que je recherche. En particulier, le chant du chœur dans Funky Dung.

Extrait de Pink Floyd, Atom heart mother, Funky Dung.

On peut y entendre des paroles étranges : « Rapateeka dogotaam ; Rapateeka dogotchaa. ». Certes, les paroles ne nous signifient pas grand chose. Mais j’aimerais vous montrer aujourd’hui pourquoi c’est le choix de ces mots qui fait que l’on a une rythmique toute particulière.

J’ai lu quelque part sur le web une analyse musicologique de ce morceau. Sur ce passage, j’ai pu lire qu’une comparaison était possible avec les haka maoris de Nouvelle-Zélande. Un haka c’est à la fois une danse et un chant traditionnel de cette région. Il en existe tout plein, mais on connait surtout le ka mate dansé et chanté par les joueurs de rugby. À chaque fois, c’est un poème, donc il est bon de comparer cet exemple à celui de la poésie de la semaine dernière.

Extrait d’un haka chanté par des joueuses zélandaises de rugby. Source.

Peut-être que cela ne vous saute pas encore aux oreilles, mais la comparaison des deux extraits n’est en fait pas du tout bonne. Même si dans les deux extraits on ne comprend pas ce qui est dit, on a une structuration rythmique très différente. Dans le premier, il y avait beaucoup plus de soin dans la longueur des syllabes et silences ainsi que dans les timbres des syllabes. Dans le second, on a un effet de langue étrangère. Comme on ne comprend pas ce qu’on entend, on imagine une large gamme de rythmes pour essayer de reconnaitre des motifs.

Par exemple, voici un extrait de la déclaration des droits de l’homme en maori.

Extrait de la déclaration des droits de l’homme en maori. Source.

Encore une fois, le rythme de ce qu’on entend n’est pas du aux mots qui sont prononcés mais à la structure de la phrase. Si vous changez un « tcha » en « ta », vous ne percevrez pas de différence dans la rythmique de la phrase.

Pourtant, dans l’extrait de Pink Floyd, il y a en fait deux expressions légèrement différentes qui sont prononcées. La première : « Rapateeka dogotaam », la deuxième : « Rapateeka dogotchaa ». Le « taam » est devenu « tchaa » et cela s’entend beaucoup. C’est ce qui me fait dire que la raison de la rythmique dans l’extrait de Pink Floyd n’est pas la même que dans le haka.

Peut-être que je fais une erreur d’analyse et que j’ai un biais de surinterprétation. À vouloir entendre des mots rythmants partout, j’en vois là où il ne faudrait pas.
Peut-être que la différence est aussi à chercher dans le fait que la musique est composée selon des vœux rythmiques différents. Il y a certes la question de la longueur des sons, mais aussi celle des timbres. Le fait qu’il y ait les deux explique pourquoi dans une batterie il y a effectivement une batterie d’instruments percutants. Des exemples que j’aime beaucoup sont produits par des batteurs de groupes de métal. Voici un extrait d’un solo de Chad Wackerman, le batteur actuel du groupe Avenged Sevenfold.

Extrait d’un solo de Wackerman. Source.

C’est peut-être quelque chose qui n’est pas tout à fait adapté en poésie, là où le rythme est pensé en termes de longueurs de sons et pas nécessairement en termes de timbres.
Ainsi, on voit se dessiner une façon plus fine et claire d’approcher notre question. Elle peut se poser à présent dans les termes suivants. Là où il est habituel en musique d’avoir une approche du rythme par des successions de fractions de temps sonores et silencieux ainsi que par des timbres différents, on trouve en poésie principalement la première approche : à savoir un certain nombre de syllabes à prononcer, indépendamment des timbres des mots. Existe-t-il une forme littéraire où les deux aspects sont pris en compte et valorisés de la même façon ?

Voilà pour cette dernière chronique de 2018. On se retrouvera très vite après la trêve hivernale.

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