L’impression du temps

Chère auditrice, cher auditeur. Jeudi dernier j’étais à la Philharmonie et j’y ai eu le plaisir d’entendre, entre autre, une prestation d’une œuvre de Penderecki, un compositeur contemporain que j’apprécie beaucoup, Thrénodie pour les victimes d’Hiroshima.
« Thrénodie », cela signifie que c’est un chant de lamentations, on devine donc que c’est une pièce émotionnellement difficile. D’ailleurs si vous avez la curiosité de l’écouter, vous entendrez tout au long énormément de notes très aiguës qui, disons-le franchement, provoquent un sentiment de douleur. Plutôt réussi donc sur cet aspect des lamentations.
Cette œuvre contemporaine, on dit qu’elle est à temps lisse. Cela signifie qu’il n’y a aucune pulsation dans la musique. En d’autres termes, il n’y a pas de mesure et pas de temps. Les durées sont exprimées en secondes sur la partition, et pas en termes de temps et d’une pulsation.

C’est quelque chose d’assez déstabilisant lorsqu’on n’est habitué qu’à de la musique populaire ou ancienne. Pas de pulsation, ça veut dire pas de danse pensée sur des temps. Pas de pulsation, ça veut dire aussi que l’élément rassurant qu’est la pulsation du temps n’est pas là, on est vite inquiet de ce qui arrive.
Pourtant, il est faux de dire qu’on ne perçoit qu’un temps lisse et uniforme. Ce nom, je crois qu’il ne dit pas exactement ce qu’il semble désigner. L’œuvre de Penderecki comporte beaucoup de battements, de temps qu’on aurait envie de qualifier de piqués.

Des coups d’archets et sur les instruments :

Extrait 1 – Penderecki, Thrénodie pour les victimes d’Hiroshima, Jonny Greenwood Aukso Orchestra 2012.

Mais aussi des oscillations régulières dans les fréquences :

Extrait 2 – Penderecki, Thrénodie pour les victimes d’Hiroshima, Jonny Greenwood Aukso Orchestra 2012.

C’est donc une musique qui s’écrit sans pulsation, mais qui pourtant nous fait ressentir le temps d’une façon pleine. On constate que la musique n’est pas dirigée selon une pulsation, mais pourtant quelque chose fait que cette musique nous paraît tout de même rythmée.

Existe-t-il un équivalent à ce phénomène dans la littérature ? J’entends par là que la lecture d’un texte nous impose son rythme par les marques de ponctuation. Un point, vous respirez. Une interrogation courte, vous accélérez. Mais est-il possible de penser une littérature sans ponctuation mais donnant des phrases rythmées par des rythmes très variables ?
Cela serait tordre la langue pour faire dire du rythme à ce qui est censé porter du sens sémantique. Je ne connais pas de telle production littéraire, mais une idée m’est quand même venue.

Vous connaissez probablement de nom et un peu d’oreille le morse. C’est une façon de communiquer des mots en communiquant chaque lettre par une succession de sons tantôt courts tantôt longs.
Il s’avère qu’il existe dans la langue anglaise un moyen mnémotechnique pour apprendre le code de chaque lettre. Ce moyen mnémotechnique repose sur le fait que la langue anglaise est accentuée.

Par exemple, le mot dracula se prononce en accentuant dra, ce qui donne quelque chose comme dracula. Si on inspecte chaque syllabe, cela fait une syllabe accentuée pour deux syllabes non accentuées. Ce mot correspond au code morse long-court-court, de la lettre D.
Pour certaines lettres, il faut une expression plus longue, comme a lady bug, donnant court-long-court-court signifiant la lettre L.

Si vous répétez ces deux expressions, une sorte d’impression redondante d’un rythme non régulier apparaît. Peut-être que je me trompe, mais j’ai l’impression de ressentir le même phénomène qu’à l’écoute des extraits de Penderecki que je vous ai proposé.

Si je ne connais pas d’exemple littéraire mettant en lumière ce phénomène, il y a en revanche pléthore d’exemples pour le phénomène contraire, à savoir un texte rythmée non pas par les mots mais par la structure.
Par exemple, il y a la contrainte S+7 de l’Oulipo. Cette contrainte consiste à remplacer dans un texte chaque substantif par celui qui apparaît 7 mots plus loin dans le dictionnaire.

Par exemple, pour L’étranger de Baudelaire, les vers

– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.


Deviennent

– Ton patron ?
– J’ignore sous quel laudanum il est situé.
– Le bécard ?
– Je l’aimerais volontiers, défaut et immortel.

Si on ne comprenait pas les mots que nous prononçons, nous aurions les mêmes impressions rythmiques. C’est donc tout à fait le phénomène contraire de précédemment où c’était le choix des mots qui donnait le rythme recherché.

Je ne sais pas si cette contrainte a déjà été exploitée, mais je serais curieux d’un tel texte littéraire où ce sont les mots qui imposent le rythme pensé. De quoi donner aux mots une raison de plus de ne pas se confondre.

3 réflexions sur « L’impression du temps »

  1. Le rythme a toute son importance en grec ancien (et aussi en latin) où la prononciation fait partie du mot en entier, et même de la phrase comme un système. L’accentuation en grec ancien est d’ailleurs un réel exercice de grammaire. D’autres langues sont aussi ancrées sur l’accentuation, mais je n’en parlerais pas car je ne les connais pas assez :p

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