Intelligences tentaculaires

Chère auditrice, cher auditeur. Cette semaine, je vous propose de nous plonger dans un livre un peu spécial, puisqu’il traite de l’intelligence, non pas des humains ou des mammifères, mais des céphalopodes : cette famille qui regroupe les poulpes, les calamars et les sèches.
Alors ce sujet étonnant, il a été traité par Peter Godfrey-Smith, philosophe et historiens des sciences à Sydney.
Ce livre s’intitule Le prince des profondeurs et ce sont les éditions Flammarion qui l’ont fait traduire par Sophie Lem et il est publié ces jours-ci.

Ce que j’ai beaucoup apprécié dans ce livre, bon c’est évidemment les questionnements philosophiques, mais aussi ce soin apporté au traitement du sujet scientifique : à savoir des explications détaillées sur la biologie du sujet.
Ce livre rentre en fait de la lignée des livres qui ne sont ni de la vulgarisation scientifique, ni de la philosophie, ni des essais, mais une sorte de jolie combinaison des trois.

Bon parlons maintenant intelligence, ou plutôt formes d’intelligences. Le point que j’aimerais mentionner aujourd’hui est le suivant.
C’est relativement commun maintenant d’avoir des études sur l’intelligence du singe, du chien ou même plus récemment des corbeaux. Mais l’intelligence du poulpe, c’est quelque chose de plus atypique.
Et outre l’animal, son histoire évolutive est elle même assez atypique. En effet, les espèces ancêtres des hommes et des céphalopodes se sont différenciées bien plus tôt que nos ancêtres avec ceux des autres animaux terrestres ou la plupart des animaux marins, c’était il y a environ 600 millions d’années.

À la rigueur, vous me direz, pourquoi pas. Mais en fait, le véritable fait étonnant, c’est que ce dernier ancêtre commun que nous avions avec les céphalopodes n’avait pas développé de forme d’intelligence, contrairement par exemple à l’ancêtre que nous avons avec les grands singes. Il s’avère donc que les qualités d’intelligence soient apparues au moins deux fois dans l’évolution, ce qui laisse penser que c’est un caractère qui a un processus évolutif sous-jacent.
Et puisqu’on parle évolution, un problème survient assez rapidement. L’espérance de vie des céphalopodes n’est que de quelques années. Et cela pose une vraie question. Alors qu’avoir un cerveau très développé consomme beaucoup d’énergie, et a donc un impact négatif sur le développement, et qu’avoir des qualités d’intelligence devient utile après des phases d’apprentissage longues de plusieurs années ; on peut se demander légitimement pourquoi ces animaux qui ont de si courtes vies ont une intelligence si développée.

Pour aller un peu plus en détail, il nous faut revenir à la question de l’espérance de vie. Bien entendu, un poulpe peut se faire manger un prédateur et donc en mourrir ; c’est ce qui arrive régulièrement. Mais en réalité, même sans la présence de prédateurs, la plupart des animaux ont une espérance de vie. Celle des céphalopodes est souvent limitée par la reproduction : c’est généralement la dernière phase dans leur vie. La mère couvant et protectant ses milliers d’œufs de son unique acte reproductif et mourant juste après.
C’est en fait la relation entre reproduction et prédation qui donne les éléments les plus contraignants sur l’espérance de vie. Se reproduire tôt et de façon excessive empêchant la survie de la mère, ça permet d’assurer qu’une partie de la descendance pourra survivre dans un milieu hostile.

Finalement, cette question de l’intelligence revient à nous demander de quelle façon divers processus sélectifs rentrent en compétition. Parce qu’après tout c’est ce dont il s’agit : le processus sélectif qui définit la durée de vie d’un individu n’est pas sur les mêmes ressorts que celui qui gère son développement cérébral. Il y a donc un équilibre qui doit se créér, et il n’est pas du tout évident que cet équilibre permette l’apparition d’une forme d’intelligence.

Une autre question qui s’est imposé à moi durant ma lecture est la suivante. Si l’intelligence des poulpe et la notre n’ont pas de forme primitive d’intelligence en commun, alors comment faisons-nous pour les mettre en adéquation ?
En réalité, et je crois que c’est le but pas très avoué de ce livre, la question est celle de savoir ce qu’est positivement l’intelligence.
Bien entendu, ce n’est la première fois que l’on mentionne cette question. On en avait par exemple fait mention lorsque j’avais abordé le sujet de l’intelligence artificielle.
Mais la chose intéressante, et qui rend ce livre très intelligent, c’est que cette question n’est plus anthropocentrée, c’est-à-dire centrée sur la question : qu’est-ce que l’intelligence chez l’homme ? Ni même adressé à des animaux proches de nous d’un point de vue de l’évolution ; mais adressée à un animal très éloigné de nous sur bien des points.

Ces animaux n’ont pas du tout la même structuration sociale, voire même pas d’aspect social autre que l’accouplement. Ils vivent dans des milieux évidemment très différents. Leurs durées de vie sont très différemment composées elles aussi. Même leur corps est très différent.
Notamment sur ce point-ci : où se situe l’intelligence d’un poulpe, sachant que son système nerveux est en fait composé de nombreux systèmes centraux : une sorte de cerveau central dans la tête et puis de multiples cerveaux au niveau des membres externes ?

Je vous laisse donc sur cette question. Et si l’intelligence, en plus d’être particulièrement difficile à cerner dans ses fonctions précises, n’avait également pas de lieu d’existance propre ?

Références

Le prince des profondeurs, Flammarion, 2018, traduit par Sophie Lem

Erratum

Un mauvais réveil m’a fait dire Jean Claude Ameisen pour la traduction, alors qu’il est l’auteur de la préface.

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