Présente histoire

Chère auditrice, cher auditeur. Aujourd’hui je vous emmène dans de vieux manuscrits poussiéreux.
Alors que je lisais un article du New Yorker de Sam Knight, intitulé “Do Proteins Hold the Key to the Past?”, quelque chose m’a frappé. De nouveaux progrès technologiques nous permettent de reconstituer de plus en plus précisément des données historiques.

Vous connaissiez la datation par carbone 14, ou du moins vous la connaissez de nom. Rapidement, il s’agit de comparer les rapports des quantités de deux isotopes du carbone : le carbone 14 et le carbone 13. Le premier est radioactif, instable, le second est beaucoup plus stable. La décroissance de la quantité de carbone 14 dans le temps permets alors de recalculer le temps qui a passé depuis la formation de l’amas de carbone étudié.
En soi, la datation par carbone 14 permet de reconstituer, plus ou moins fidèlement, les périodes de temps écoulées. Cela permet de reconstruire les frises chronologiques part un biais naturel. J’entends par là que l’on a pas besoin de comprendre les récits des évènements étudiés, mais seulement d’étudier des échantillons organiques.

Depuis quelques années, une nouvelle piste d’outils scientifiques pour les travaux historiques est apparue. Il s’agit de l’analyse protéomique. Protéomique, cela désigne l’étude des protéines d’une cellule. Qu’il s’agisse d’ADN ou de protéines d’une bactérie, l’analyse protéomique permet en principe, et de plus en plus en pratique, de retrouver la présence de certaines protéines et d’en comprendre la présence de certaines cellules ou autres composés organiques.
Concrètement, un prélèvement biologique est analysé par différentes techniques physiques et chimiques, comme par exemple une spectroscopie de masse, puis les protéines sont retrouvées grâces aux descriptions fournies par ces analyses.
Ce que l’article du New Yorker raconte, c’est par exemple que l’on peut retrouver les traces de bactéries de la peste noire dans les archives de la ville de Milan.

Ce qui m’a semblé intéressant, c’est que cette nouvelle technologie, et plus généralement ces techniques d’analyse qui donnent des données historiques fiables, viennent appuyer un contraste fort.
C’est un vieux problème de la philosophie que le suivant. La réception d’un récit ancien est toujours difficile, comment savons-nous que ce que nous lisons peut être compris avec le sens que nous attribuons ?
En d’autres termes, comment justifier que ce que je lis d’un auteur passé est bien ce que l’auteur passé a voulu exprimer ?

Certes, une réponse pragmatique consiste à dire qu’il n’existe pas de telle chose qu’une absolue certitude en histoire et que le recoupement des sources permet de dissoudre la plupart des craintes. Mais dans l’absolu, le doute général est permis et non réconcilié avec la pratique historique.
Mais ces nouvelles analyses biologiques permettent quelque chose de nouveau. Elles permettent d’interroger des témoins du passé, par exemple une bactérie de la peste noire, qui a passé les siècles en laissant ses protéines sur une page ; et d’en tirer une connaissance à la valeur beaucoup moins relative.
J’entends par là que nous pourrions analyser des fragments d’une civilisation inconnue, à la langue incomprise, et pourtant pouvoir comprendre pourquoi telle ou telle période a été moins prospère, en y voyant par exemple l’avènement d’une contamination ou d’une épidémie.

Une autre pensée assez séduisante est la suivante. Nous avons tous cette idée des vieilles bibliothèques et archives comme étant des endroits que l’on pourrait simplement numériser et rendre accessible à tous et à distance.
Mais il s’avère que les vieux livres ont de la valeur. Non seulement monétaire, mais aussi biologique. C’est seulement par la permanence de certains objets historiques que l’on peut faire de telles analyses biologiques.
Mais cela serait-il encore le cas au sujet de notre époque dans plusieurs siècles ? Comment pourrions-nous imaginer transmettre ces données biologiques à nos descendants si nous poussons la numérisation de notre monde trop loin. Si nous ne produisons plus de livre, qui sera là pour y prélever des échantillons biologiques ?

Alors, certes, c’est de la science fiction. Nous pourrions répondre qu’il y aura certainement de nouvelles techniques d’analyse bien plus performantes et agissant sur des données numériques.
Mais j’aime à penser que le papier transcende le numérique et le dépasse sur ce qu’il y a de plus simple : la matière organique. Du papier, c’est de la cellulose végétale. Et aussi dur que l’on puisse essayer de rendre nos usages numériques biologiques, verts, éco-responsables, ils seront toujours incapables de rendre compte de ce rapport organique, historique, pré-historique à la matière vivante.

Dans un monde aseptisé comme le notre, il ne faudrait pas oublier que nous en perdons en héritage transmissible. Nos traces numériques nous hantent mais ne seront d’aucune utilité humaine dans le futur. Qui d’autre que des machines pourront analyser la gigantesque quantité de données numériques que nous laissons ?
Peut-être pourrions-nous aussi avoir envie de transmettre de l’humain pour des humains. À supposer que cela intéresse encore quelqu’un que de penser au futur.

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