Science démocratique ?

Chère auditrice, cher auditeur. Vous n’êtes pas sans savoir, ou alors vous n’allez pas tarder à le savoir, que l’ENS a connu quelques heures de revendications musclées la semaine dernière. Je ne vais pas rentrer dans le détail de ce qu’il s’est passé, mais je vais plutôt motiver ma chronique de cette semaine par une remarque en lien avec ces actions.

Dans tous ces mouvements d’occupations de milieux universitaires, il y a bien souvent une volonté qui est récurrente. Celle de proposer des cours, débats, projections et autres activités intellectuelles au plus grand nombre, avec l’idée, si je la comprends bien, d’ouvrir des connaissances à un public qui en serait privé autrement.
Bien évidemment cette pratique m’interroge. Il y aurait-il de la science qui soit démocratique ? C’est la question qui me vient à l’esprit.
Alors, bien entendu, je ne soutiens absolument pas l’idée qu’il faudrait soumettre le savoir scientifique au vote ou au débat politique. Mais je crois que derrière l’idée d’une science démocratique, il faut y voir la volonté de rendre démocratique la science, c’est-à-dire de la rendre accessible à tous en considérant une égalité entre les personnes auxquelles on doit donner accès à ce savoir.

Il existe déjà des pratiques qui cherchent à aller dans ce sens. On parle par exemple de vulgarisation scientifique ou de journalisme scientifique. Ici, à l’ENS, on a également des actions comme TalENS qui a pour but d’amener des normaliens face à des lycéens de lycées défavorisés.
Mais toutes ces pratiques ont un point de départ qui est le même, qui se répète et qui n’est pas interrogé. Ce point de départ, c’est l’idée qu’il existerait des faits scientifiques ou bien des connaissances scientifiques bien délimitées et que c’est ce qu’il faut transmettre.
Nous sommes par exemple tellement immergés dans l’esprit des communiqués de presse, qu’il ne nous vient pas à l’esprit qu’il puisse ne pas réellement exister de fait scientifique à communiquer.

Rappelons-nous quand même d’un élément important : un scientifique, une scientifique, travaille toute l’année, et quelques fois par an produit un article, une conférence ou un exposé. Les brèves scientifiques ne portent jamais que sur la partie découverte mais assez ponctuelle de cette activité. La parution d’un article dans un grand journal scientifique fera le titre d’un communiqué, mais l’activité scientifique ne débute ni ne termine ici.
Ce que j’essaye de souligner, c’est l’importance de la pratique scientifique dans le laboratoire. Les articles scientifiques ne sont pas un rendu fidèle de cette pratique. Par exemple, les expériences qui échouent ne figurent dans aucun article. Mais, pour poursuivre cet exemple, une expérience qui échoue, c’est aussi la révélation du fait que faire de la science demande des compétences expérimentales qui ne sont pas réductibles à des connaissances stabilisées et isolées de la pratique.

Il y a donc tout un ensemble de connaissances qui ne figurent pas dans les articles scientifiques, et donc je crois qu’il ne faut pas réduire la divulgation de la science à cet aspect. Une science démocratique, ce ne serait pas une science ou tout le monde comprend le titre des derniers articles parus. Une véritable science démocratique, c’est une pratique scientifique rendue accessible.
Et je crois que c’est ici qu’il faudrait situer le débat de l’enseignement supérieur, en particulier du rôle des universités. Il me semble que l’on a de bonnes raisons de remettre en question la sélection, même si elle est supportée d’un point de vue logistique (pas assez de places pour trop d’étudiants), mais il faut porter le regard plus loin que la simple question de l’accès à l’université ou même de l’existence de lieux de vie étudiante où l’on aurait des activités de vulgarisation scientifique. Il faudrait, plus largement, porter la question de comment on fait pour rendre au grand public, y compris ceux qui ne peuvent plus aller à l’université, l’accès à la connaissance et à la pratique scientifique.

Je n’ai pas de bonne réponse à proposer. Mais je constate avec bonheur que de nombreuses choses existent déjà et vont dans le sens que je décris.
Tout d’abord on voit de plus en plus de scientifiques se soucier de la communication scientifique. C’est très important, et on n’aura jamais rien d’intéressant sans eux. On voit également apparaître des revues et des livres très différents de ce qui se fait habituellement. Je pense par exemple aux Carnets de sciences du CNRS, qui rend compte de la pratique scientifique par des moyens très intéressants.
Je pense aussi au grand nombre de choses aujourd’hui disponibles dans les musées, dans les conférences grand public organisées. Il y a la des sources très vastes de connaissances et de pratiques.

Mais il demeure que le cœur d’une pratique scientifique, la pratique en laboratoire, n’est pas accessible au grand public. Comment peut-on imaginer de nouvelles façon de rendre au plus grand nombre ces connaissances implicites ? C’est à mon sens, la véritable question que l’on doit se poser.

Avant de conclure, je profite de ce sujet sur la démocratie pour vous conseiller le film qu’a produit Data Gueule sur la démocratie. Il est disponible librement et c’est un très bon travail.
Je vous conseille aussi bien sûr le dernier numéro de Carnets de sciences qui est paru début mai.

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