Trading sans valeur

Chère auditrice, cher auditeur.
Il y a maintenant quelques semaines Alexandre Laumonier a publié son nouveau livre, 4, dans sa maison d’édition Zones sensibles. Ce livre, dans la continuité de 6 et 5, traite du trading à haute fréquence.

Le trading à haute fréquence, ce sont toutes ces opérations financières automatiques et très rapides qui représentent aujourd’hui la majorité des transactions effectuées sur les places boursières mondiales.
Les corbeilles, les places de marchés bondés, galopantes, frémissantes, cela est maintenant de l’histoire ancienne. Les transactions se font automatiquement, par des machines derrières des murs épais et une climatisation constante pour éviter que le silicium ne se transforme, ne se déforme. La rigidité du métal a remplacé l’interaction humaine qui se forme et vit, au bon vouloir de ses interlocuteurs.
Finies aussi les talonnettes à hauteur réglementées que les traders ont utilisées pour pouvoir accrocher le regard d’un confrère plus facilement. Aujourd’hui, la vitesse se joue sur les fibres optiques, sur la vitesse de transmission de l’information. Connaître avant ses compétiteurs le prix du blé à Chicago pour pouvoir faire du profit sur la place de Francfort, c’est tout l’enjeu de quelques centimes qui s’accumulent à chaque transaction à chaque fraction de milliseconde.

Alors que la transaction s’effectue en quelques dizaines de microsecondes, il faut plusieurs millisecondes pour transporter une information d’un coin à l’autre du globe. C’est comme si sur une journée de 7 heures de travail, vous travailliez une minute ou deux pour produire une transaction, et que prendre les nouvelles indispensables de votre confrère à l’international prenait toute votre journée. On comprend donc l’appétit des compagnies bancaires pour la plus petite durée de transmission possible. Une plus petite durée, c’est un avantage : soit en terme de réactivité (vous avez l’info de votre collègue bien plus tôt que les autres) soit en terme de qualité (vous pouvez travailler quelques minutes de plus sur votre transaction).

Aussi étonnant que cela puisse paraître, une fibre optique, alors que son fonctionnement est basé sur le transport d’une information par un photon dans une fibre en verre, est en réalité un mode de transmission relativement lent. Elle se situe à seulement 70-75% de la vitesse de la lumière. C’est donc assez naturellement que les compagnies de trading à haute fréquence se sont tournées ces dernières années vers d’autres moyens de communication. Notamment les micro-ondes, qui sont l’objet du livre 4.
Une micro-onde c’est toujours de la lumière, toujours des photons. Ce qui change c’est que l’on cible des fréquences particulières, que l’on désigne par micro-ondes. Ces fréquences, elles se situent entre les infrarouges et les ondes radio.
Ce sont les micro-ondes qui sont privilégiées car elles traversent plus facilement l’atmosphère. Cependant, et vous l’avez peut-être deviné, il faut faire attention à l’eau ! En effet, c’est bien là le principe de fonctionnement de votre micro-ondes ménager : les micro-ondes sont absorbées et excitent les molécules d’eau liquide présentes, provoquant l’échauffement de ce qui contient de l’eau liquide.
Conséquence ironique, le trading à haute fréquence craint la pluie.

Tel un vent soufflant sur les navires financiers, le trading à haute fréquence a injecté son argent dans l’acquisition d’antennes pour les micro-ondes. Les hélicoptères sillonnes les champs, à la recherche de tours militaires inusitées aujourd’hui. L’armée aussi a toujours eu son appétit pour les communications, mais ce n’est aujourd’hui plus les mêmes formes de combats qui sont engagées sur ces champs martiens.
Maître du temps et de l’argent, la finance prescrit l’action des hommes et la destinée des infrastructures mises en place pour elle.

Dans tout système de croyance, il y a des éléments inexpliqués, des miracles, des choses que la raison ne devrait pas pouvoir embrasser. Il faut faire perdre le moyen cérébral au croyant pour s’assurer qu’il reste dans le rang. C’est quand la croyance devient asservissement qu’il faut se réveiller.
Beaucoup d’éléments contextuels nous poussent à perdre nos moyens face au trading à haute fréquence. Nous ne comprenons pas ce que signifie une microseconde ou une nanoseconde.
Pourtant ce sont ces unités qui sont pertinentes dans le monde de l’informatique siliconée. Une transmission par photon à travers une fibre optique ou un faisceau de micro-ondes. Un calcul du processeur par de l’électricité à travers des transistors pas plus grand que quelques nanomètres.

On perd pied face aux grandeurs en jeu. Grandeurs excessives pour notre appréhension dans toutes les directions. Trop petites quant aux unités minimales, trop grandes quant aux unités directrices. On parle de millions, de milliards de dollars. On parle aussi de gigawattheure de consommation électrique. On parle de milliers de kilomètres séparants deux sites informatisés.
Comment faire face à autant ? On se retrouve dans des situations physiques, où les physiciens sont employés aussi bien pour leur connaissance en physique quantique, dont les effets sur les unités minuscules sont dominantes, que pour leur connaissance en relativité générale, prescrivant le meilleure score atteignable pour le temps de parcours d’un photon le long de notre globe.

Ce n’est donc pas tant la folie qui nous a rattrapé. C’est plutôt que nos motivations délocalisées, globalisées nous ont fait perdre la décision individuelle. Les traders, les responsables financiers ne sont pas plus responsables que vous et moi de cette course à la montre. Les règles devraient être différentes. Pourtant on a bien du mal à imaginer un système financier autrement.

Ce qui a amené cette déraisonnable course à la milliseconde, c’est la possibilité de gagner de l’argent en constatant que deux places financières pratiquent deux prix différents sur un même produit. Ce qui a aussi permis cette course, c’est de pouvoir vendre et acheter un produit que l’on n’a pas matériellement. Acheter du blé dans une bourse, cela ne signifie pas que du blé vous sera délivré. Cela signifie seulement manipuler du papier, des nombres sur des papiers. In fine, il y a échange de marchandise et d’argent. Pour que toute cette machine tourne bien, il faut bien à un moment donné avoir du vrai argent, de la liquidité. Or, notre notion de liquidité et abstraite de toute considération physique. Le vrai argent n’existe pas, les banques peuvent même en créer à partir de rien. On ne considère en fait que des taux de change sur des valeurs, il n’y a aucune prise en compte des réalités physiques.
Finalement, c’est la notion d’information qui est en rupture avec la réalité physique. La bourse, cela consiste principalement à comprendre et à manipuler de l’information pour transmettre la bonne information. Mais l’information, ce n’est pas quelque chose que l’on a inscrit quelque part ou à un moment donné. Un prix n’a pas de date ou de lieu, il est certes valable pendant un court instant, mais il ne signifie pas un point de l’espace-temps.

Pourtant, la version initiale de notre marché mondialisé, à savoir celle du marché médiéval avait ce sens du lieu et du moment. Le marché médiéval voulait établir un prix juste. Il était établi par les marchands qui faisait marché. Cela ne faisait pas sens de parler d’un prix du blé, seul le prix du blé de ce marché en ce moment et lieu définis faisait sens.
Cela peut paraître indifférent d’aujourd’hui. Après tout, on peut encore parler du prix du blé à Chicago à un moment donné. Mais il me semble que la nuance est plus importante. Il s’agit de dire que dans le marché médiéval, cela ne faisait pas sens de comparer le prix d’un marché avec le prix d’un autre. Pourtant, aujourd’hui, on compare ces prix, car nous avons abstrait l’information de ses données spatio-temporelles. C’est bien parce que le prix n’a pas grand chose à voir avec le lieu que le trading à haute fréquence peut se faire de l’argent en comparant Chicago et Francfort. Et pour avoir eu le droit à cette abstraction, il a bien fallu oublier la localisation des produits et de l’argent. Notre marché médiéval prenait en compte le fait que la marchandise se trouvait à un endroit et pas à l’autre bout du monde.

Il n’est donc pas dit qu’il est impossible de changer radicalement la place boursière. Réintroduire une notion incarnée de prix. Un prix qui ne soit pas juste un nombre se baladant d’un ordinateur à un autre. Mais cela serait venir contre le courant actuel de numérisation.
On n’oserait plus aujourd’hui imaginer un monde sans nombre. Le nombre est la quantité abstraite préférée de toute réflexion contemporaine se voulant scientifique. Mais cela fait-il vraiment sens ? N’y a-t-il pas eu un excès de numérisation de notre monde ? Citer Galilée ne nous sauvera certainement pas, d’autant plus que Galilée ne comprendrait pas le sens que nous donnons à nos nombres.

Où se trouve donc la valeur des nombres ?
On apprend dans les dictionnaires et encyclopédies que les chiffres permettent d’écrire les nombres. Qu’un nombre est ce qui permet de compter, de dénombrer. Le nombre permet de représenter la quantité, la valeur.

Il s’avère que dans la langue française, on peut légitimement utiliser le mot chiffre là où logiquement il aurait fallu le mot nombre. On parle bien d’un chiffre d’affaire ou des chiffres de la croissance et d’inflation.
Ironiquement, alors même que les nombres que nous manipulons sont abstraits de leur signification, nous avons préféré choisir le mot chiffre. Comme si inconsciemment on se rendait compte que nos nombres sont devenus des suites de chiffres et ont perdu leurs quantités.

Dans l’axiomatique actuelle des nombres entiers, un entier est le successeur de son entier précédent. Le nombre un est le successeur de zéro, deux est le successeur de un. Seul zéro est un nombre posé comme tel, sans plus de sens que les lettres qui servent à l’écrire.
Le nombre zéro a été une lutte dans une guerre de sens. Comment désigner un nombre dont la valeur serait inexistante ? Cette importation nous a été profitable, et maintenant, on serait bien en mal de trouver un nombre qui aurait effectivement de la valeur. Peut-être gagnerions-nous à relancer une guerre de sens. Chercher à ramener nos nombres dans des cadres où ils portent du sens et pas seulement des valeurs abstraites.

Le trading à haute fréquence a donc cela de particulier qu’il rassemble beaucoup de nos tensions contemporaines.
Les tensions sociales. Qu’est-ce que le travail ? Que la rémunération ? Est-ce moralement acceptable de gagner de l’argent en comparant des valeurs numériques ?
Les tensions technologiques. Comment raccourcir toujours plus les temps de latence ? Comment réconcilier les impératifs écologiques tant oubliés ?
Les tensions philosophiques. Qu’est-ce qu’un marché ? Que la valeur d’une entité ? Que cela signifie-t-il d’échanger ?

Ce sont toutes ces questions difficiles, et pourtant omniprésentes dans tout discours politique contemporain, auxquelles il nous faudrait répondre pour trouver un équilibre vivable.

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